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Je suis un vieux canal. Ceux qui m’ont creusé, au dix-neuvième siècle, croyaient dur comme fer au Progrès, à l’Industrie, au Commerce.

Dans l’intérêt de l’Europe entière, il leur paraissait nécessaire, indispensable même de relier, grâce à une voie d’eau passant par des régions et des villes riches et industrieuses, le port de Marseille à ceux d’Amsterdam et de Rotterdam. Les arrière-pays, comme ils disaient, en profiteraient pour développer tant et tant d’activités nouvelles.

Mon tracé, commencé en 1784 déjà, du côté de la Saône, fut appelé canal Napoléon dès 1804. Achevé en 1833, il créait le lien aquatique entre la Saône et le Rhin, à Strasbourg. Dans l’un et l’autre sens, de nombreuses péniches (oh! pas bien grandes) allaient et venaient sur moi, chargées des produits les plus divers, du blé, du vin, du charbon, des engrais et que sais-je encore... Au début, elles se déplaçaient au rythme lent du pas des lourds chevaux qui les tiraient. Leur vitesse augmenta un peu, à l’avènement du vingtième siècle, quand elles furent halées par des locotracteurs. Mais tout cela continuait, toujours, d’aller son petit bonhomme de chemin...

Puis les tenants du Progrès, de l’Industrie et du Commerce imaginèrent de canaliser le Rhin, entre Bâle et Strasbourg. Sur le grand Canal d’Alsace qu’ils ont construit plus large encore que celui de Suez, les péniches bientôt furent géantes et... automotrices. Près des énormes écluses que l’on avait disposées pour elles, on édifia aussi des centrales électriques qui livraient du courant jusqu’à Paris!

Alors, moi qui offrais mon bucolique chemin d’eau à travers la forêt d’Alsace, on m’a «déclassé».

OOOOO

Plus aucune péniche. La forêt, lentement, a reconquis l’espace du chemin de halage. Aujourd’hui, ses grands arbres me font une toiture d’ombre, se tendant leurs branches d’une rive à l’autre. Il faut dire que je ne suis pas bien large.

Mes écluses ont été démantibulées, pour que l’eau puisse s’écouler vers le Nord. Quand je vois le flot pourtant calme tomber de cinquante ou soixante centimètres dans le vieux sas, il m’arrive de temps en temps de me rêver torrent. Mais j’exagère...

Tout est paisible, ici. Seules de petites grenouilles au dos marbré de brun et zébré de bizarres reflets bleus, en plongeant pour fuir un promeneur, troublent la sérénité de mes eaux. Je suis devenu un vieux canal tranquille.

Si tranquille que des nixes qui passaient se sont plu à se baigner en amont de l’écluse. Elles sont restées. Elles  sont aussi peu affairées que moi, ne sortant le plus souvent qu’aux toutes dernières heures du jour.

A ceux des promeneurs qui osent quitter le petit pont et la route, je montre parfois (s’ils ont l’air un peu triste) le sentier qui mène jusqu’à elles. Ils découvrent alors, qui ondulent dans l’eau, leurs blondes chevelures. Certains, attirés par les émeraudes qu’ils voient dans leurs boucles, descendent trop loin vers la rive qu’a rongée le faible courant.

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Dérapent alors et tombent dans mon lit. Dans les bras de mes filles de légende.

Je ne suis qu’un vieux canal. Je ne peux plus rien pour eux.

 

Antoine Mack