Prix_d_Am_rique


C’était un petit bonhomme qui passait inaperçu. La septantaine avancée, le cheveu rare et filasse et l’œil un peu injecté de sang, il se faufilait en manteau gris entre les files de parieurs aux guichets de Vincennes, l’hiver. On ne le voyait jamais à Longchamp, à Chantilly ou même à Auteuil.


Seul le trot l’intéressait... et encore. Mieux vaudrait dire qu’un unique trotteur retenait son attention, de décembre à mars. Dans cette histoire, il n’y avait que lui et ce cheval.


Le bel animal appartenait à la plus grande écurie de trot de l’époque et c’était un champion qui ne savait rien faire d’autre que trotter vite. Jamais la moindre foulée de galop et une place toujours assurée dans les trois premiers. Casaque jaune frappée d’une croix de Lorraine noire, malheureusement barré par une autre diva de l’écurie, il s’était attiré la sympathie de tous les turfistes, qui ne l’appelaient plus que le petit lapin.


Petit lapin était le genre de cheval qui attire forcément l’attention d’une espèce particulière de parieurs. Ceux qui, le jour où leur favori court, sortent de sous leur matelas une grosse part de leurs économies pour se rendre à l’hippodrome et mettre tout cet argent sur leur champion, en pari placé. Pour qu’ils gagnent (généralement le minimum), il faut que leur élu termine dans les trois premiers. Cela peut se produire avec une étonnante régularité. Comme le cheval compte toujours parmi les favoris, il rapportera un dixième de la mise, quelquefois un vingtième. Pas la fortune, mais quelle opération financière vous vaudra du 10 ou du 20% en trois ou quatre minutes?


Ces parieurs-là portent un nom. On les appelle les matelassiers. Le petit bonhomme en manteau gris en était un. Il en est d’antipathiques, stupides calculateurs condamnés, un jour ou l’autre, à perdre leurs liasses de billets. Lui était plutôt sympathique et je le suivais avec attention en souhaitant qu’il aille sans encombre au bout de sa lente course vers une fortune incertaine.


Pour tous, en effet, le calcul est très risqué et il a de fortes chances (à cause d’un incident de course, de l’envol d’un pigeon cherchant du crottin sur la piste...) de se terminer en catastrophe. Il vous faut dix réussites consécutives pour doubler votre capital... Au premier accroc, vous perdez votre fonds de commerce. Compte tenu des rapports possibles, c’est effectivement un système de paris totalement idiot... mais j’ai connu un agrégé de mathématiques qui s’y est laissé prendre!


OOOOO



Il n’a pas neigé. La piste de Vincennes est parfaite, en ce dernier dimanche de janvier. Les deux champions à la croix de Lorraine affrontent, dans le Prix d’Amérique, ce qui se fait de plus brillant dans le trot international.


Le départ sera donné dans quelques minutes... et mon matelassier n’est pas encore là!


Quand il arrive enfin dans le grand hall, devant les guichets du pari mutuel, les files sont encore longues.

Heureusement il existe un guichet réservé aux gros paris. Il y court. Le 5, dix mille fois placé! L’homme du PMH compte consciencieusement les billets et le petit monsieur trépigne devant lui comme un gamin qui serait pris d’une envie irrépressible. Quand on lui remet enfin son ticket, au moment où il se détourne, la grille métallique s’abat  bruyamment devant le guichet. Sous les ordres! crachote un haut-parleur au plafond.


Dehors, sur la grande piste, loin là-bas, au départ des 2700 mètres, les trotteurs viennent de s’élancer. Menée bon train dès le départ, la course promet d’être sélective et de laisser toutes leurs chances aux meilleurs. Avec sa grande championne copine de couleurs, le petit lapin peut se retrouver à la fête, dans un tour.


Ils attaquent dans la montée et viennent aux deux premières places derrière le petit bois. Dernier tournant, ligne droite: une question de secondes maintenant. Les étrangers jettent leur feu dans le virage et renoncent.


A l’entrée de la ligne droite, le jumelé paraît affiché. Surgit alors, le long de la corde, un provincial quasiment abandonné de tous et que son driver sollicite des rênes et de la cravache. Il remonte, fond sur les deux premiers et, stupidement, au lieu de passer à l’extérieur, celui qui le mène veut contourner le petit lapin par la gauche, là où il n’y a pas assez de place...


L’accrochage se produit et le cheval préféré de mon vieil ami, tout en évitant la chute, se retrouve éjecté de la piste, au grand galop. D.a.i. Distancé pour allures irrégulières, disait-on alors.


L’écurie de la championne gagne quand même... Après le tour d’honneur, la grande tribune se vide. Tout en haut, dans un coin sous la verrière, il s’est assis à même le béton glacé. Je vais prendre place à côté de lui.


- Vous en étiez à combien de réussites ?
- Huit. 8000 de bénéfices envolés et une perte sèche de 2000, au total.
- Des regrets ?
- Pas vraiment. Juste la rage de le voir sorti par un Messala de sous-préfecture du Maine-et-Loire.
- Et maintenant ?
-Pas la peine de poursuivre... Le coup est fini. Va falloir attendre vingt ans au moins, Monsieur, pour en revoir un, de petit lapin.


Il renifle un coup, un seul. Peut-être le froid du béton... ou les courants d’air de Vincennes.



Antoine Mack