plume_de_paon

Proverbiales sont les infidélités de Jupiter, Homère déjà en atteste. La jalousie de Junon, sa sœur et son épouse, ne l’est guère moins, ni la vindicte dont elle poursuivait les élues de son conjoint.

L’histoire de  la  nymphe Io est à cet égard très édifiante.  Après l'avoir violée sous un épais nuage de ténèbres, le maître des dieux la transforma en génisse éclatante de blancheur lorsque Junon se présenta, inquisitrice.

« D’où sort-elle, cette génisse ? demande la déesse. A quel troupeau appartient-elle ? Et qui en est le maître ? » Jupiter répond que la terre vient tout juste de l’enfanter... « Alors, donne-la moi ! » dit Junon. Jupiter sent le piège se refermer. Un refus le rendrait suspect. Peut-il ne pas accorder un don si léger à sa compagne sans qu’elle soupçonne que ce n’est pas une simple génisse qu’il lui refuse? Il cède... au grand dam d’Io.

Mais son épouse, la fille de Saturne, est méfiante. Pour éloigner de lui la nymphe, elle en confie la garde à Argus, le monstre aux cent yeux dont la moitié seulement sommeillent, les autres restant toujours aux aguets. Argus s’acquitte de sa tâche avec un zèle terrifiant. Il laisse paître la pauvre Io dans la journée, mais l’enferme la nuit, lui passant au cou d’infâmes licols. L’infortunée ! Elle n’a plus pour aliments que les feuilles des arbres et l’herbe amère, pour boisson que l’eau bourbeuse, pour lit que la terre souvent  nue et froide. Toujours Argus promène autour d’elle ses yeux vigilants.

Jupiter finit par en avoir des remords. Il appelle Mercure, son fils, et lui ordonne de tuer Argus. Mercure aussitôt, pour honorer le contrat, attache ses ailes à ses talons, saisit son caducée et descend sur terre en toute hâte. Il repère Argus et sa prisonnière. Laissant à l’écart et son casque et ses ailes, pour n’être point reconnu, il vole un petit troupeau de chèvres qu’il mène vers Argus en jouant de la flûte. Ce dernier, bon prince, l’invite à partager l’ombrage où il est assis.

Mercure prend place et, par les accords lents de la flûte, cherche à endormir Argus. Le monstre combat le doux sommeil, mais demande quel art a fait naître cet étrange instrument nouveau. Mercure alors lui raconte la mésaventure de Pan avec la belle Syrinx. Il fait durer son récit, l’entrecoupant d’airs de plus en plus longs, et Argus finit par fermer tous ses yeux.

De son glaive muni d’un crochet acéré, Mercure abat la tête chancelante du monstre. Elle tombe sur le rocher, y répand son sang. Les yeux clos roulent dans la poussière.

Io fuit, épouvantée. D’aveugles terreurs, envoyées par Junon, remplissent son âme. Elle erre et va par tout l’univers, longtemps, avant que les dieux aient pitié d’elle, un jour, sur les bords du Nil...

Junon cependant a recueilli les yeux d’Argus. Elle les a placés sur les plumes de l’oiseau qui lui est consacré. Ils brillent en étoiles, sur sa queue épandus.

OOOOO

Le paon, cet oiseau vaniteux, en faisant la roue pour séduire sa paonne, croit étaler devant elle d’étincelantes pierres précieuses. En réalité, avant même qu’elle ait accepté son hommage,  il lui montre que des yeux jaloux (une centaine!) ne la perdront jamais de vue... Surveillance maniaque et sourcilleuse comme celle du monstrueux Argus !

Antoine Mack