Etrangers au château – 1. L’assaut
Remontant la grande allée du parc, à l’arrière du château, nous formons une bande qui devrait inspirer l’inquiétude.
Placez-vous face aux jardins, dans l’embrasure de la porte-fenêtre du grand salon, et regardez.
A gauche, l’un derrière l’autre, avancent les réfugiés de l’Est, les Hongrois Rocky et Janos, pas loin des vingt-cinq ans tous les deux, puis Ilie, le Roumain, le cheveu rare déjà, à l’entrée de la quarantaine. Ils ont l’air farouche tous les trois et les traits hâves. Ils ne mangent pas à leur faim tous les jours...
Au milieu, file indienne identique, viennent les Noirs: le géant africain qui n’a toujours pas dit son nom, suivi d’Olympio et de Fousseynou qui gratte sa guitare, l’air détaché. Plus cool ils sont, les Noirs. Plus costauds aussi. Ils ont plus d’argent que ceux de l’Est.
A droite enfin marchent les Occidentaux : Gérard, tout juste revenu d’une période à Pau chez les paras (les fameux Bérets rouges) et qui roule encore les mécaniques, Jonathan l’Irlandais, caricatural avec son visage rond couvert de taches de son et ses cheveux roux, le Grec Stavros, joues creuses couvertes d’une courte barbe noire, puis un Hollandais qui s’appelle Wim et qui étudie la musique, et enfin Rüdiger, Luxembourgeois plus germano- que francophone, qui donne l’impression d’être là parce que ses parents ont dû le bannir à jamais du Grand Duché.
A la traîne, tirant la patte (séquelle malencontreuse d’un match de foot disputé le dimanche), j’essaie de suivre, soutenu par le Prince de Bajalpur, un Hindou très, très maigre qui se prétend fils de radjah. (Il en veut pour preuve qu’il est le seul de nous tous à posséder une bagnole et les papiers qui vont avec… Tu parles! une vieille Studebaker Convertible de 1952, grosse comme un paquebot et pourrie jusqu’au cœur des pistons!)
Treize types en marche, déterminés…
D’un pas pesant, vaguement martial néanmoins, Rocky et ses douze pieds-nickelés montent ainsi à l’assaut du château de Pourtalès.
Avant eux, cette noble bâtisse des faubourgs nord de Strasbourg a accueilli, depuis un siècle, des têtes couronnées (Napoléon III, Louis II de Bavière, l’empereur Guillaume II, les princes de Metternich et de Galles) et aussi quelques célébrités des sciences et des arts (Franz Liszt, Albert Schweitzer, un soir, des bricoles avant minuit, Réjane, Anna de Noailles, Louis de Broglie, François Mauriac, André Maurois…). Rien que du beau linge, quoi!
Mais les temps ont changé...
Il est près de vingt heures trente, en ce mercredi de fin mai 1960. Que vient donc chercher en ce château notre troupe hétéroclite? Draguer les étudiantes d’une Ecole normale lorraine qui s’y trouvent en stage, arrivées du matin? Plus tard peut-être… ces prouesses-là peuvent attendre encore. Pour l’heure, le plus urgent est d’investir les meilleures places devant la télé, dans le grand salon du rez-de-chaussée.
Premiers arrivants, nous nous installons à notre aise, certains gardant quand même une chaise vide à côté de la leur… Sait-on jamais? Si elles venaient... Dans quelques minutes retentira le Te Deum de Marc-Antoine Charpentier. La France joue vraiment gros ce soir…
Jacqueline Boyer va défendre nos chances au Grand Prix Eurovision de la Chanson, avec Tom_Pillibi.
Chacun son rêve !
(à suivre) Rock'n'roll
Antoine Mack
