L’âne, le meunier et le rossignol
Un âne trouvait qu’il travaillait trop. (Il avait lu Jean de la Fontaine, auteur subversif).
Fatigué d’une longue journée, à la nuit tombante, il s’en ouvrit à son maître, le meunier, qui lui donnait à boire. Porter tous les jours, des granges au moulin, de lourds sacs de blé, repartir ensuite vers les fermes, chargé de farine et de son... Pour lui qui vieillit, dit-il, c’est un métier trop fatigant. Il faudrait, pour le moins, trouver un autre animal pour partager sa peine.
Ce que dit l’âne est frappé au coin du bon sens, admet le meunier. Mais lui n’a pas les moyens d’acheter une autre bête de ce prix. Il verra cependant à augmenter la dose de son et de bon foin qu’il donne au baudet chaque jour et même à allonger de quelques pourcents les heures que ce dernier passe à brouter l’herbe saine du verger.
Voilà qui est fort agréable à entendre, rétorque l’âne, mais ces mesures vont aussi dans l’intérêt de celui qui les promet. Lui, pauvre asinien, durera peut-être ainsi jusqu’à une retraite encore lointaine, mais dont il ne profitera guère, c’est certain. Alors que partager le travail présenterait double avantage. Pour le meunier, des transports mieux assurés; pour deux ânes, une carrière moins pénible et une vieillesse heureuse.
Certes, certes, semble penser le meunier, ébranlé. Mais où trouver sans payer le deuxième employé? L’homme se met à réfléchir en silence.
S’élève alors, au fond du jardin, le chant mélodieux d’un oiseau. L’âne veut pousser son avantage et s’écrie tout à trac qu’il faut embaucher le rossignol. Il n’est pas à vendre et coûtera fort peu en frais de bouche, n’est-ce pas?
Le meunier relève la tête, écoute jusqu’à la fin les joyeux trilles. Puis se tourne vers l’âne et lui dit: «Imagines-tu, mon pauvre ami, ce que serait ma vie si l’oiseau, en retour, exigeait que, tous les soirs, tu ailles au bout du verger pour me donner la sérénade?»
Antoine Mack
