Eleanore, dans les villes-fantômes (1)
Bodie (CA): ghost town de la ruée vers l’or, à 300 kilomètres à l’est de San Francisco, dans la Sierra Nevada. L’une des villes-fantômes les mieux conservées des Etats-Unis. Vers 1880, à l’aube de la période faste qui fera d’elle la deuxième ville de Californie, devant Los Angeles, elle compte déjà près de 8000 habitants, mais pas encore soixante saloons, une douzaine de bordels et autant de salles de jeu. Juste quelques commerces, une seule église et... un cimetière. Pourtant la fièvre de l’or qui y règne déjà laisse prévoir qu’elle deviendra l’océan du péché que l’on décrira plus tard. Quand les jours et les nuits sont calmes (c’est rare), il arrive à un hebdomadaire local de titrer, en capitales: NO MURDER LAST WEEK.
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Bodie - Panneaux de rues
Les bagarres dans les saloons! Les duels aux colts dans la rue principale! Les jarretelles rouges et noires sur des cuisses laiteuses! Les cartes qui glissent sur le tapis vert, face au-dessus, face en-dessous, un as noir et le valet de pique, double black jack! Les pépites grosses comme le poing! Tu te rends compte, Jonathan? La ruée vers l’or!
Lorsque mon copain Jonathan Kipfel a vidé la maison de ses parents, à Saint-Jean-lès-Saverne, pour la mettre en vente, il a trouvé au grenier une malle d’osier poussiéreuse, si légère qu’il l’a crue vide. Mais elle contenait encore un gros cahier dont la couverture en lambeaux portait une inscription au crayon de couleur qu’il eut bien du mal à déchiffrer: Herbert Kipfel’s Diary. Les pages intérieures étaient couvertes de pattes de mouche très serrées. C’était un journal assez décousu, rédigé partie en allemand, partie en anglais.
Herbert était l’arrière-grand-père de Jonathan. Il avait vécu aux Amériques jusqu’à soixante ans passés et il en était revenu riche, vers 1892 ou 93, avec une femme et un gamin de dix ans.
Herbert Kipfel’s Diary (1854)
Bonanza! Je ne suis arrivé à Nevada City que depuis trois jours et j’ai sorti de mon lopin de terre, aujourd’hui, mes trois premières pépites! Ma vie de chercheur d’or commence très fort! C’est pour ça que je viens d’acheter ce cahier et des crayons. Je veux garder le souvenir écrit de la grande aventure qui débute ici, dans le Nevada, en juin 1854. (...)
Jonathan est ému. Il découvre qu’il compte au nombre de ses aïeux un homme qui est revenu, fortune faite, de la ruée vers l’or! Et qui, aujourd’hui, surgit du passé pour lui raconter son histoire.
Page après page, nous avons lu le journal retrouvé. Plus de vingt fois, mois après mois. Comme Herbert à son arrivée dans le Nevada, nous avons vingt-cinq ans. Célibataires, ce cahier nous invite au voyage... qui reste immobile pour l’instant.
Herbert Kipfel’s Diary (1854)
(...) Quelle étonnante rencontre j’ai faite hier soir, au Vingt-et-Un! Eleanore Dumont en personne! J’ai même joué contre elle au black jack. Contre elle, la meilleure professionnelle de ce jeu sur toute l’étendue des Etats-Unis. Bien sûr, j’ai perdu, mais raisonnablement, et cela n’a guère d’importance. C’est d’elle que je veux parler ici.
Le Vingt-et-Un, nom français sur l’enseigne, est son établissement de jeu depuis un mois. Elle vient d’arriver de San Francisco où elle dirigeait, paraît-il, une table depuis 1849, au Bella Union. On m’a dit qu’il n’existait personne, dans l’Ouest, qui sache aussi bien dominer ses nerfs à une table de jeu. Ce dont je peux témoigner aujourd’hui.
Et si sérieuse et distinguée, avec ça! Elle interdit l’accès des femmes dans son salon, où elle reçoit, enjouée, spirituelle et charmante, une foule de messieurs (mineurs d’or et orpailleurs chanceux) qui se lavent, se rasent, se pomponnent, s’aspergent d’eau de Cologne à tout-va et se mettent sur leur trente-et-un pour tenter leur chance aux cartes, en affrontant la championne.
Elle roule, avec dextérité, ses cigarettes, offre et boit du champagne avant de lancer la partie et les tient tous à distance respectueuse (d’une bonne longueur de bras au moins), affirmant avec le sourire qu’elle est une lady! (...)
Attention, Jonathan! Il est déjà en train de tomber amoureux, ton arrière-grand-père! Jonathan ne m’écoute pas et continue sa lecture. Les aventures d’Herbert, je le sens, le rendent un peu nerveux. Soudain il s’arrête, referme le cahier et me fixe d’un air embarrassé. Comme s’il avait buté sur un passage plus intime qu’il serait gênant de me laisser découvrir... Machinalement, il fait défiler les pages sèches entre le pouce et l’index. Lorsqu’il interrompt ce geste, une photo sépia tombe par terre.
Herbert Kipfel’s Diary (1854)
(...) Etrange jeune femme, tout de même. Elle doit avoir à peine vingt-cinq ans et exerce sur tous ces hommes qui l’entourent un pouvoir étonnant. Elle a les traits fins, de grands yeux noirs, une haute chevelure brune, une silhouette très mince, mais... en dehors de son extraordinaire maîtrise au black jack, elle présente une autre particularité, plus surprenante encore.
Elle arbore, en effet, une délicate moustache, duvet blond de l’adolescence devenu brun et plus épais, parfaitement taillé, qui lui vaudra un jour le surnom de Madam’ Mustache. Cet ornement pileux inattendu (qu’elle se refuse à raser) contribue certainement pour beaucoup à contenir les ardeurs des hommes! (...)
Madame Moustache
Les pages du journal nous apprennent que, bientôt, Herbert se défendra très honorablement au black jack. Que les mineurs auront à faire face désormais à deux adversaires au lieu d’une seule pour se faire plumer. Tout cela n’est pas pour déplaire à Eleanore qui témoigne une amitié confiante à Kipfel. Ils sont jeunes, tous les deux, et s’amusent en s’enrichissant.
Herbert sait depuis peu que Madame Moustache est née en 1829 à la Nouvelle Orléans, dans une famille venue de France, et qu’elle a bénéficié, avant son séjour à Frisco, des leçons de son père pour devenir la meilleure au vingt-et-un, jeu français à l’origine, qui est devenu le black jack américain, avec quelques variantes.
Deux années s’écoulent. Herbert gratte encore un peu sa terre dans la journée, sans illusions, et ne vit vraiment que le soir, au côté de son amie.
Vers la fin de 1856, ils constatent que les mines de Nevada City donnent moins d’or qu’elles ne semblaient en promettre, que leurs compagnons de jeu viennent au salon avec des sommes de moins en moins importantes ou bien ne se montrent même plus du tout. En 1857, la situation empire encore. Madame Moustache décide alors de quitter la ville.
Elle prie Herbert de ne pas la suivre, mais lui conseille d’aller chercher fortune dans un autre secteur. S’enrichir à deux, sans travailler, pourrait bientôt paraître curieux à certains et ils risqueraient de s’attirer des ennuis. Les colts aboient un peu trop souvent dans les villes de la sierra, et pour des péchés très véniels encore!
Eleanore et Herbert se séparent. Ils ne savent pas si leurs chemins se croiseront à nouveau. Les textes du journal se raccourcissent, les pages perdent de leur gaieté... et de longues années vont passer.
(A suivre)
Antoine Mack
Sources, pour l’histoire de Bodie et la vie mouvementée... et bien réelle d’Eleanore Dumont (Madam’ Mustach): Site web de Kathy Weiser-Alexander, Legends of America.

