Les poings sur les i
Les insinuations vipérines sont autant réprouvées que les injures grossières, j’imagine, par les chartes que l’on enterre un peu vite dans les bas de page des sites internet.
Peu m’importe. Je ne lis jamais les chartes, à peine les modes d’emploi. Je me dis que le respect de quelques règles de politesse élémentaire suffira bien à m’éviter le pilori. Il n’empêche. A chaque débat un peu vif, ici ou là, on sort qui la boîte à gifles (fans de rugby?), qui le tromblon ou le mousquet (nostalgiques de Dumas, voire de Zévaco – Vous souvient-il, chère amie, du Triboulet de ce bon Michel que nous lisions juchés sur une meule de foin? Du roi François, de la belle ferronnière?). D’aucuns ont même recours à la grosse Bertha!
Il vient nous faire la morale? s’interrogeront certains. Mais non! Je constate et veux juste vous raconter une vieille histoire encore, qui ne prétend apprendre quoi que ce soit à personne. Encore que... avec les histoires...
Je me suis fait virer comme un malpropre de mon premier boulot. Pour cause de mai 68. Maladroitement et individuellement anticipé en août 67. On peut rêver d’actions d’éclat moins calamiteuses... La sentence est tombée, prononcée en silence devant dix bureaux inoccupés par un bout de papier que j’ai trouvé à dix-huit heures, en prenant mon travail. Pour sanctionner comme il se devait une grosse colère exprimée sans ménagement, la nuit précédente.
Je suis donc passé directement par la case Directeur général, sans toucher 20000 francs et, une fois emprisonné dehors, au lieu de rentrer chez moi, j’ai entrepris un tour du monde.
Première rue à droite. Les Baléares. J’accoste au comptoir et me juche sur une bitte d’amarrage à côté du grand (du très grand) Roger B. Il est en train de terminer sa neuvaine (de douze jours au moins!) d’après Tour de France et déclame, de sa voix de tonnerre, le texte imprimé sur l’étiquette d’une bouteille d’Izarra verte (ou jaune?), en insistant lourdement sur la phrase qui dit que cette excellente liqueur basque rend buvables même les eaux les plus saumâtres. Raison pour laquelle, s’il devait en boire un jour, ce serait sec qu’il la boirait, la liqueur, car toutes les eaux sont saumâtres, c’est prouvé depuis belle lurette. Assis de l’autre côté de la montagne, un type en lequel j’ai bien cru reconnaître Antoine Blondin ne cesse de répéter Mais qu’est-ce que t’es con! Mais qu’est-ce que t’es con! Après ce qui vient de m’arriver, je me demande si c’est à Roger ou à moi qu’il s’adresse.
Quand le soleil se couche sur les îles espagnoles, je me retrouve sur le trottoir. Où nous conduira la croisière maintenant? Aller à tribord? Jusqu’au Croissant, et confier mes soucis aux mânes de Jaurès? Partons plutôt à bâbord et laissons le navire dériver jusqu’aux Philippines. Vous savez bien, juste à l’ouest du bar d’Ahmed, dans la rue du Louvre, en face du 29.
La Madame Marcos du coin m’accueille avec un grand sourire, imitée par sa copine venue lui tenir compagnie. La copine est présente à des fins philanthropiques, m’a-t-on dit plus tard. Je veux bien le croire, tant elle n’arrête pas de verser du whisky sur ma colère, du champagne sur mon chagrin. Les heures passent, les verres aussi. E la nave va... comme dira Federico, plus tard.
Bref, quand je regagne la rue sous le ciel dégoulinant de mon vieux Paris, le jour point. Cour Carrée du Louvre, passerelle des Arts, rue Bonaparte, Saint-Germain-des-Prés, rue de Rennes, boulevard du Montparnasse... Je suis rentré à pied, comme souvent, les pieds trempés. Notre concierge (je vous parle d’un temps où Linné n’avait pas encore répertorié l’espèce gardienne d’immeuble), notre concierge donc balaie le seuil de l’entrée et même une partie du trottoir (à l’heure précoce où les éboueurs ne prennent pas encore leur p’tit déj à l’Elysée).
Dans une voiture qui monte vers ce qui reste de la gare, la voix de Dutronc chante Il est cinq heures, Paris s’éveille. Quand le Jacques se tait, je raconte mes mésaventures à ma concierge. A la fin du long récit, elle m’approuve vigoureusement en me disant pour conclure Z’avez bien fait de leur mettre les mains sur les i.
Quand j’y repense! C’était tout de même un monde moins violent que celui d’aujourd’hui... Aujourd’hui, pour un oui, pour un non, on vous met les poings... sur la gueule.
Antoine Mack
