Après la colère
Elle est retournée dans son lit et coule des jours tranquilles vers le printemps. L’année dernière, en décembre, elle se souvient d’avoir aimé, quand fut tombée toute cette neige sur les derniers contreforts du Jura et sur les vallées vosgiennes, les grands draps blancs qui s’étendaient autour d’elle.
Lorsque fut passé ce fâcheux redoux de la mi-janvier, lorsque les draps alors tachés de gris se sont déchirés, elle s’est mise en colère. Les rassemblant du Sud et de l’Ouest, par tous ses affluents, elle a précipité ses eaux vers la plaine. Avec elles, la rivière s’est gonflée de rage et de force destructrice.
Du lit large d’à peine une dizaine de mètres, elle est sortie en bouillons tourbillonnants. A inondé ses rives, à droite et à gauche, sur plus de trente pas. S’est frottée aux troncs des arbres les plus épais, s’est cramponnée aux rameaux des autres, à plus d’un mètre au-dessus de son niveau normal. A cassé les tiges frêles de plantes graciles, couché les herbes et les roseaux.
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Elle est retournée dans son lit, quelques jours plus tard. Le promeneur aujourd’hui la retrouve, sereine, la rivière qui a donné son nom à l’Alsace.
Dans le sens du courant, la chevelure bien peignée de ses roseaux s’allonge sur la boue, blond terne. Au pied des arbres rabougris se sont édifiés des bûchers de fascines blanches et sèches. Aux fourches des basses branches s’agrippent des nids informes, percés de longues flèches. Aux ramures qui s’élancent de nouveau par-dessus l’eau calme, la rivière a attaché des guirlandes rouges, vertes, bleues, jaunes et noires, sachets de matière plastique gonflés d’air, que le vent aigre du matin déchire, morcelle et fera bientôt s’envoler.
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Une douzaine de moineaux piaillent dans une haie. On n’en voit pas un seul. On les croirait cinq-cents.
De l’autre côté du chemin, avec les câbles qui grimpent aux mâts d’éclairage du stade, le vent fou s’amuse. Frappant sans patience les pylônes métalliques, ces cordes jouent un requiem arythmique pour le scooter vert qu’un voyou aura volé et laissé mourir de soif, juste au bord de l’eau.
Clapotis lent, régulier. Indifférente à tout ce bruit, la rivière caresse une roue immobile.
Antoine Mack
