Ma mère était une iconoclaste
Ma mère n’aimait pas Saint Blaise.
Attention! Personne ne saurait mettre en doute sa profonde religiosité. Elle faisait ses Pâques tous les ans, allait à la messe et même aux vêpres tous les dimanches, se confessait plus souvent qu’à son tour d’un tas de péchés (véniels) qu’elle n’était même pas sûre d’avoir commis. Si j’osais, je dirais qu’elle était – mais très humblement – une sainte femme.
Seulement, elle n’aimait pas Saint Blaise dont c’est la fête le 3 février et que, le matin du 4, elle aurait volontiers, tous les ans, voué aux gémonies, si elle avait su ce que c’était que ces escaliers-là. Saint Blaise la rendait iconoclaste. Voilà.
Ce saint est un Arménien sédentaire et peut-être bien un paresseux (naquit, vécut et mourut en Arménie) dont l’Eglise affirme qu’il guérit tous les maux de la gorge (du croup plus dans l'coup à l’angine très in, je vous laisse dresser la liste). Pour que son intervention sur vos bobos à venir soit efficace, il est fortement recommandé que vous vous fassiez bénir la gorge en question. C’est comme une espèce d’abonnement à un service d’entretien.
Vous vous présentez donc, à la fin de la messe du 3 février, bien discipliné, dans la file qui défile devant l’officiant. Celui-ci tend devant le siège de vos maux potentiels deux minces cierges, blancs, croisés et allumés, of course comme disent les Arméniens qui voyagent. A l’abri de vos microbes, derrière ce bouclier, il vous bénit le cou. Vous voilà paré pour un an, la garantie n’expirant qu’au soir du 2 février de l’année suivante.
Il n’y a là rien de particulier qui puisse susciter l’ire de votre maman, vous offusquerez-vous.
Eh bien, si! Observez mieux la scène, quinze ou vingt fois répétée. Deux cierges fins, bien blancs, allumés... et croisés. Regardez! La cire fond, ne coule pas le long de l’objet de culte tenu à l’oblique, mais tombe, goutte à goutte (verticale horreur!), sur le tapis rouge du chœur.
Et le lendemain matin, le 4, qui va devoir s’escrimer pour faire disparaître toutes ces taches? Je ne vous le fais pas dire. C’est ma mère qui, pour une somme maigrelette, allouée par le conseil de fabrique et qu’elle perçoit une fois par an, la veille de Noël, fait régulièrement le ménage de l’église.
Je n’insisterai pas, à mon tour, dans la colère iconoclaste, en soulignant les autres travers de Saint Blaise. Mais souvenez-vous quand même: le 3 février 1975, il a laissé sans voix la grande chanteuse Oum Kalsoum, quelques heures à peine après l’extinction de son abonnement. Avec les cordes vocales qu’elle avait!
Antoine Mack
