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Airs de flûte
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Airs de flûte
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27 octobre 2010

Etrangers au château – 4. Rouge, pair et manque

roulette

- Le 16, rouge, pair et manque. Il n’y a que Rocky qui gagne sur ce coup.

Croupier plutôt maladroit, Rüdiger le Luxembourgeois lançait ce soir-là la petite boule de la roulette depuis deux heures déjà. Et Jonathan l’Irlandais ratissait avec une étonnante adresse les plaques que jetaient sur le tapis aux trente-six cases rouges et noires les dix joueurs qu’ils avaient attirés.

Ces deux-là avaient le chic pour monter ensemble les entreprises les plus inattendues. Comme d’ouvrir un casino clandestin dans le bureau le plus reculé de notre résidence, au fond du parc de Pourtalès.

J’avais gagné un peu, au début, puis perdu assez rapidement les quelques sous que j’étais prêt à sacrifier. L’équivalent de deux places de cinéma, en gros. Devenu spectateur, je regardais les autres se faire plumer au ralenti. Rocky, le Grec Stavros, Wim, le Hollandais musicien, Olympio, sourire extra blanc dans un visage noir mat et impassible, conservaient encore quelques jetons. Janos Horvath, qui partageait la chambre de Rocky, mais pas forcément son goût du rock, s’était déjà recavé et risquait ses trois derniers coups. Perdants, tous les trois.

Une moue dépitée glissa sur son visage, rapidement. Il se détourna de la table et se dirigea vers la porte. Je le rattrapai au rez-de-chaussée et l’invitai à boire une bière, si Ilie était encore derrière son bar.

OOOOO

- Va falloir que j’aille voir mon père, demain...
- Ton père aussi est en France?
- Oui, nous sommes venus ensemble.
- Avec ta mère, la famille?
- Non, ma mère est morte. Nous sommes seuls, tous les deux. Il est tailleur, mon père. Il travaille place Kléber, chez un confectionneur.
- Mais alors pourquoi ne vivez-vous pas ensemble, tous les deux?
- Ma chambre ici ne me coûte presque rien et lui, il loue une chambre meublée. C’est plus économique.
- Et tu le vois souvent?
- Une fois par semaine, le dimanche. On va manger des saucisses.
- Mais demain on n’est que jeudi...
- Oui, mais j’ai perdu tout mon fric de la semaine, ce soir.
- ...
- ... il va gueuler. (Long silence). Il veut que je fasse des études. Il est prêt à tout payer, tu comprends? Mais là, il ne va pas piger, lui, que je sois déjà fauché.

J’ai réglé les deux bières. Rocky revenait du casino, lui aussi. Nous sommes allés dans leur piaule écouter le King. Nous avons discuté un long moment de la Hongrie dont ils avaient la nostalgie, malgré leurs conditions de vie là-bas et les brimades constantes que leur infligeait le système, puis parlé de leurs familles, en partie restées au pays, prises au piège.

Rocky a évoqué aussi une jolie fille qu’il aimait, à Pest, et qui l’avait fortement déçu en refusant de le suivre à l’Ouest, parce qu’elle s’était éprise d’un de ces imbéciles qui soutenaient le parti mordicus...

En les quittant, vers minuit, j’ai glissé un billet à Janos.

- Si tu ne dépenses pas trop, tu tiendras jusqu’à dimanche. Et tu me rendras mon argent lundi. OK?

Il m’a serré le bras et il m’a dit OK.

Rocky a changé de disque à ce moment-là. C’était encore du Presley. Il devait penser à la fille. Don_t_be_cruel

Chacun ses soucis.

(à suivre)

Antoine Mack

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