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Airs de flûte
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Airs de flûte
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3 juin 2010

Des chatons et des hommes

chat_noir

Hier matin à cinq heures, une patrouille de police a découvert le cadavre d’un étudiant, rue des Jouvencelles, à hauteur de la pharmacie du Bon Samaritain. Le jeune homme, dont l’identité n’a pas encore été rendue publique, est mort étranglé. Il a été trouvé assis, adossé à l’une des petites arches gothiques qui encadrent la porte de la très ancienne officine du centre historique. Les premières constatations semblent indiquer que le meurtrier portait des gants. L’enquête s’annonce difficile.

Mais un détail étrange et macabre pourra peut-être guider les policiers. Les agents de la patrouille pensaient, compte tenu de la position de la victime, réveiller un vagabond qui se serait endormi devant la pharmacie. Lorsque l’un d’entre eux a touché le corps, celui-ci s’est effondré lentement sur le côté, révélant qu’il serrait dans sa main gauche fermée le petit corps sans vie d’un chaton. Etranglé, lui aussi.

Nous aurons l’occasion de revenir dans nos éditions de demain sur les suites de cette bizarre affaire de meurtre.

OOOOO

La vieille coupure de presse est toute jaunie. Elle est datée du 3 juin 1960. L’histoire qu’elle commence à raconter n’a jamais connu de fin. Je suis seule désormais à en connaître les tenants et les aboutissants. Seule, cinquante ans plus tard.

J’ai assisté à la mort de Serge et je sais qui est son assassin. Serge avait dix-huit ans, l’autre sept années de plus. J’en avais juste vingt.

Je sortais avec Serge, de temps en temps, et il nous était arrivé de flirter un peu. Jamais rien de sérieux... Il était amusant, il avait parfois de drôles d’idées. Il se promenait, par exemple, avec un petit chat dans la poche de sa veste. Il le câlinait, le caressait en marchant, puis le remettait à l’abri dans son nid. Je l’aimais bien, mais je n’ai jamais été amoureuse de lui. J’ai su cette nuit-là que lui, par contre, s’était vraiment entiché de moi.

Cela faisait bien trois ou quatre semaines que nous ne nous étions pas rencontrés. Je rentrais d’une soirée chez des amis, avec l’assassin, quand nous l’avons découvert devant la pharmacie. L’assassin, le futur assassin, j’en étais folle amoureuse depuis quelques jours et Serge venait de l’apprendre, semblait-il. C’est pour ça qu’il nous attendait.

Il s’est avancé, m’a saisie par le bras, comme s’il voulait m’arracher à son rival. Il m’adressait des mots insensés qu’il mélangeait avec des injures marmonnées à l’endroit de celui qui avait pris sa place. D’une voix sourde qui ne dérangeait personne, à deux heures passées du matin. L’assassin était bien plus fort que lui et, sans prononcer un mot, il lui a fait lâcher prise et l’a rejeté en arrière.

Par terre, Serge s’est soulevé sur un coude et a sorti le chaton de sa poche. Il le tenait par le cou, dans sa main droite refermée, serrée déjà. Ses yeux fixés sur moi, hagard, il a dit lentement, en martelant ses mots, qu’il allait le tuer. Qu’ils n’avaient plus besoin de vivre, eux deux, sans moi. Le petit animal, qui étouffait déjà, n’a émis aucun son. Son corps a semblé se durcir sous l’étreinte, ses membres se sont agités, raidis, tentant de griffer mais cisaillant le vide. Il est mort ainsi et sa tête est retombée sur la main qui venait de lui briser le cou.

Alors, l’assassin s’est avancé vers Serge. Je restais plantée là, interdite, horrifiée par la mort du chaton et certaine déjà que cette affaire, stupide et obscène à la fois, allait se terminer en drame. Il portait des gants, effectivement. Statue figée, je le suivais d’un regard aveugle. Mes yeux enregistraient, mais mon cerveau ne fonctionnait plus. Aujourd’hui encore, je peux me repasser le film, séquence après séquence, dans tous les détails, à cause de cette vision mécanique. Quand le corps de Serge s’est relâché comme celui du chaton, l’assassin l’a traîné jusqu’au montant de granit rose de la porte et l’a installé là, comme s’il dormait. Puis il est revenu sur ses pas, a ramassé l’autre petit cadavre pour le lui placer dans la main et le dissimuler sous le pan de sa veste.

Trois heures ont sonné à la cathédrale. Nous sommes montés dans l’appartement de l’assassin. Sans attendre, il a voulu faire l’amour. J’ai refusé.

Il n’a dit alors que ces quelques mots: ce type était un pervers. Il n’en a plus jamais reparlé.

OOOOO

Pourquoi suis-je restée avec lui? En moins d’une heure, le silence et le froid venaient de s’installer. Il avait tué Serge, mais je ne pouvais pas, je ne voulais pas l’accuser. Si je racontais honnêtement ce que j’avais vu, il risquait la peine de mort. Je ne voulais pas témoigner contre lui... Pas à ce prix-là.

J’aurais pu le quitter tout de suite. Mais alors, si les flics le retrouvaient, il leur dirait que nous avions passé la soirée ensemble, que j’étais là quand Serge l’avait pris à partie, attaqué. Et mon problème resterait entier. Que pourrais-je dire? Comment expliquerais-je mon départ et, surtout, mon silence? Je devais attendre. L’occasion viendrait de mettre une fin définitive au cauchemar, dans de meilleures conditions. J’attendrais.

Les semaines et les mois ont passé; je restais. L’enquête s’est enlisée. Le silence m’a accordé des périodes de répit. Je n’ai rien oublié, mais il m’est arrivé de ne plus y penser. Deux semaines, un mois durant... De plus en plus souvent.

Nous ne nous sommes jamais mariés. Nous avons continué de vivre ensemble, l’un face à l’autre, avec le souvenir de ce chaton et de Serge entre nous. Enchainés par ce souvenir. Il sortait souvent des nuits entières; j’étais indifférente à ses absences. Je profitais de ses heures de travail pour vivre une moitié de vie indépendante, quelques heures tous les jours; il ne posait jamais de questions.

Il y a quelques semaines cependant, il m’a jeté un curieux regard lorsque j’ai rapporté le chaton roux dans sa boîte de voyage...

OOOOO

Cinquante ans! Je suis toujours là, ce matin. Trop impliquée dans l’affaire. Cause de tout, sans le vouloir peut-être, et coupable d’être restée immobile. C’était une affaire entre nous trois. Elle ne regardait que nous, pas les autres.

Je suis toujours là. Il est quatre heures et demie. Il fait encore nuit noire; la rue est vide et silencieuse. Drôle de cinquantième anniversaire, pour la mort de Serge... mais la fin est écrite désormais.

L’assassin est couché sur son lit, le pyjama en désordre, le haut du corps bizarrement tordu par son dernier spasme. Sur la table de chevet, près du flacon de produit médicamenteux qui l’a tué cette nuit, je vais remettre en place, bien en évidence, la coupure du vieux journal.

Aveux tardifs et muets, suicide facile à mettre en œuvre quand on est pharmacien. Il se sera décidé, parce que la maladie finissait de le ronger et parce que je l’ai quitté. Hier ou même avant-hier, peut-être. Personne ne m’a vue, dans la rue, depuis trois jours...

Je peux partir tranquille maintenant. Le chaton restera ici jusqu’à ce qu’on trouve l’assassin. Pour témoigner.

Antoine Mack

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