Deux serpents
Sur la famille d’Harmonie et de Cadmus, le fondateur de Thèbes, des malheurs terribles se sont abattus. Provoqués par Junon surtout, ou par Diane, comme la mort d’Actéon.
Lorsqu’il sent que la fin de ses jours approche, Cadmus, vaincu par tant de revers enchaînés, décide de quitter sa ville. Comme si tous les désastres qu’il a vécus étaient attachés non point à son infortune personnelle, mais aux lieux qu’il habite.
Accablés sous le poids des disgrâces et des années, les deux époux quittent la Béotie. Ils se racontent leurs peines une fois encore , croyant que s’en souvenir pourra les soulager.
«Etait-il donc si sacré, ce dragon que j’ai tué, dont j’ai semé les dents pour qu’elles produisent une race de guerriers farouches, ceux qui m’ont aidé à édifier Thèbes? Dieux! s’écrie le roi, si votre colère, depuis si longtemps, s’attache à venger ce serpent, achevez enfin votre œuvre. Transformez-moi en serpent à mon tour!»
A peine a-t-il formulé cette requête que déjà son corps se resserre et s’allonge. Sa peau se couvre de nombreuses écailles, faisant briller sur son dos l’or et l’azur. Quand ses jambes soudain s’enroulent en anneaux, il tombe en avant. Tendant alors les bras, seuls membres qui lui restent, vers son épouse et laissant couler des pleurs amers sur son visage toujours intact, il lui demande d’approcher, veut lui donner sa main, lui parler encore. Mais sa langue se fend et devient fourchue. Il voudrait se plaindre, mais il n’émet plus que des sifflements désormais.
Harmonie le supplie d’interrompre cette déchéance, de dépouiller la forme hideuse qu’il revêt. «Où sont tes mains, Cadmus? Où est ton visage? Oh Dieux, si vous ne voulez pas me le rendre, alors faites-moi pareille à lui!»
Elle se tait. Le serpent se glisse doucement sur son sein, cherche sa bouche pour un baiser, comme il le faisait jadis, s’attache enfin à sa nuque. Harmonie caresse son cou visqueux et, soudain, ils sont deux qui rampent en joignant leurs anneaux. L’un à côté de l’autre, ils se perdent dans les broussailles d’une forêt voisine.
Aujourd’hui encore, ils ne fuient pas les hommes, ni ne les blessent, reptiles paisibles qui se souviennent de ce qu’ils furent quand ils régnaient sur Thèbes.
