Bote_Strasbourg

Ils étaient ceux qui marchaient, ceux qui allaient de village en village, mal vêtus toujours et souvent claudicants. Ils s’arrêtaient dans les cours et criaient pour attirer l’attention. Peaux de lapins! Vieux métaux! ceux qui achetaient. Aiguilles, ciseaux! Ficelles! Savon, brillantine! ceux qui vendaient. D’autres, plus tard, venus du Nord de l’Afrique, s’en remettaient  aux aboiements des chiens attachés à leurs niches pour proposer tapis, ceintures, portefeuilles, timidement. Les uns et les autres étaient souvent mal reçus. Partaient alors sans un mot, reviendraient quelques jours plus tard... sans se décourager.

Avant eux, on se souvient de plus anciens colporteurs, dont le fond de commerce différait, ainsi que l’allure. Ont-ils seulement vécu, ceux-là qui errent toujours, pourtant, par la magie d’une surprenante mise en abyme?

Sont-ils arrivés dans nos contrées, au centre de l’Europe, victimes et fantômes de toutes les guerres livrées ici, de siècle en siècle? Il se peut. Hommes diminués et portant fièrement l’uniforme, ils allaient, eux aussi, par les routes, un bras manquant sous la manche retroussée, retenue par une grosse épingle, un pilon de bois ferré en guise de jambe, fixé sous le genou. A Vevey, sur les rives du Léman, dès 1707, à Strasbourg, à Colmar, un peu plus tard, en version française ou allemande: les messagers boiteux. Hinkende Bote, en allemand, à Berne en Suisse, à Lahr en Allemagne. Sous un nom identique, ils se vendaient.

Entendez par là que le messager boiteux vous apportait à domicile un almanach qui s’appelait Le messager boiteux et qui représentait, en couverture, le même messager boiteux vendant son almanach... Images s’emboitant pour l’éternité jusqu’à l’infiniment petit.

Ils vendaient de l’information calendaire, l’équivalence des mois d’avant la réforme grégorienne avec ceux d’après (quinze jours de décalage et des saints différents), les corps célestes et les phénomènes visibles dans les cieux nocturnes, le temps qu’il ferait pendant 365 jours (366, les bonnes années). Ils vendaient un peu de romantisme, un brin de poésie populaire. De courtes histoires qui faisaient pleurer Margot et tousser les grands-pères, qui sont sentimentaux comme nul n’en ignore. Des trucs infaillibles pour faire pousser au jardin les légumes les plus fondants, les fleurs les plus éclatantes. De petits savoirs malicieux comme le calendrier juif et le mahométan, ou encore cette table de multiplication pyramidale qui va jusqu’à 25 x 25, mais que vous pouvez élargir à sa base, jusqu’à 31 x 31 , si vous êtes patients.

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Les messagers boiteux survivent. Ils ont même traversé l’Atlantique, à fond de cale probablement, avec les émigrants suisses, allemands et alsaciens. On les lit encore, chaque année, à Philadelphie, à Cincinnati ou à San Antonio, comme chez nous. Ce sont des livres indispensables qui restent fidèles à leur vocation et à leurs lecteurs. Las, ils se vendent en kiosque maintenant...

Bote_Cincinnati_1888

... et les seuls qui manquent à l’appel, les seuls qui me manquent, ceux qui me faisaient rêver, sont les malheureux éclopés des guerres des rois, des empereurs, revenus sans gloire des champs de bataille et condamnés, jusqu'à l’ultime fatigue, à battre les campagnes. Les colporteurs unijambistes qui n’ont jamais existé peut-être que sur le papier...

Bote_Strasbourg_1837

Bote_Colmar_1941

Bote_Berne_2001

Bote_Lahr_2012

Antoine Mack