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En 1984, Alain Nadaud a écrit un premier roman étonnant, très érudit et vraiment passionnant, intitulé Archéologie du zéro, dont je conseille, si on le trouve encore, la lecture attentive. Que M. Nadaud me pardonne d’avoir ici paraphrasé son titre génial. Surtout qu’à côté de l’étude des nobles origines du zéro, celle de la provenance obscure du smiley, c’est trois fois rien, et celle de la lamentable apparition des émoticones, c’est bien moins que zéro...

Smiley! On sait le peu d’estime que je porte à cette peste jaunâtre qui envahit Internet, aussi bien qu’aux affreux émoticones qui sont, du smiley, des pustules dérivées. Mais l’on peut haïr et ne pas résister pour autant à l’envie diabolique de découvrir les circonstances funestes qui ont présidé à la naissance de l’objet de sa haine. Ne serait-ce d’ailleurs que pour faire durer l’espoir de démontrer un jour que l’objet en question fut mis en circulation par d’éhontés plagiaires!

 

Remontons le cours du temps et cherchons donc.

A première vue, les avatars émoticoniens ne sont que variantes pictographiques ou scribouillardes du smiley dit authentique. Ces monstres ont été spécialement créés pour le web par des nuls incapables d’exprimer leurs brimborions d’idées autrement qu’au travers de petits dessins débiles.

C’est en 1982 que les premiers furent inventés, sur un clavier, par Scott Fahlmann, un citoyen américain. La communauté planétaire de la toile se précipita pour les multiplier et il fallut bientôt organiser des colloques en ligne pour les standardiser et en rationnaliser l’usage. Apparurent alors sur tous les continents des signes comme ceux que vous découvrez ci-dessous. Remarquez bien qu’ils se manifestent habituellement par centaines sur votre écran et, fait aggravant, en position couchée, ce qui tendrait à prouver que c’est une invention de fainéants...

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Seuls les Japonais refusèrent de se plier à la loi du nombre. Ils continuèrent  de créer de minuscules messages différents... et bien plus intelligents, puisque leur apparence tout aussi couchée n’empêche pas de les comprendre. Voir ici comment ils expriment des signifiants complexes tels que douleur et perplexité (attention à l'ordre de présentation, c'est du japonais)... et comparer avec l’incohérence des sourires du smiley à moumoute, du même étonné ou du même encore portant des lunettes de soleil... De quoi désespérer à tout jamais de l’Occident!

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La situation vira au pire lorsque les mêmes olibrius adoptèrent (adaptèrent) le smiley d’origine qu’un autre Américain, Harvey Ball, avait lancé, sans pour autant faire fortune, en 1963. Souvenez-vous: bouille jaune et ronde, yeux noirs en billes de loto, sourire arrondi entre deux mignonnes parenthèses qui le tiraient vers le haut, ce faciès hilare était imprimé sur des boîtes, sur des post-it, sur des enveloppes et des pages de journaux. Et sur Dieu sait quoi d’autre encore... Alors que le gentil Harvey ne l’avait griffonné que pour améliorer le moral de ses collaborateurs de la compagnie d’assurances qui l’employait... en oubliant sottement d’en protéger la propriété intellectuelle (si l’on peut ainsi s’exprimer)!

 

Mais voyez comme il peut être vraiment passionnant de remonter encore plus loin dans sa quête.

Plus loin dans le temps, un hasard m’y avait conduit, il y a bientôt deux ans. A l’occasion d’un voyage en vélocipède qui me fit passer par Florence pour gagner les plages de Rimini, j’avais trouvé dans une cave proche des Uffici une peinture perdue du grand Michel-Ange portant au dos l’inscription suivante: Les mots, p’tites connes! Les mots, p’tits cons! Cette toile fut appelée L’Emopticon par les services du Ministère italien de la Culture. Il fallait se rendre à l’évidence. Michel-Ange déjà était parti en croisade contre les auteurs des petits dessins débiles... (Le récit de cette aventure a été égaré dans un déménagement et l'on soupçonne un certain Silvio B. d'avoir détourné le tableau pour payer certains services).



Se posaient dès lors des questions à 10000 € pour le moins. Où donc Harvey Ball, qui n’avait pas une tête à avoir quitté, une seule fois dans sa vie, sa petite ville de Twentynine Palms (CA), a-t-il pu voir cette peinture de la Renaissance italienne restée inconnue pendant des siècles, réapparue en 2000 et quelques, une bonne quarantaine d’années après ses tout premiers gribouillis?  Plus étonnant encore, Michel-Ange lui-même (relisez sa biographie) n’a jamais précisé où il avait trouvé l’objet qu’il a peint...  Où est-il, cet objet, aujourd’hui?

 

Harcelé par une curiosité fort compréhensible, admettez-le, énervé par ces questions restées sans réponses, je n’ai pas pu me résoudre à abandonner mes recherches... en me servant des outils les plus appropriés de notre siècle encore neuf. J’ai tapé dans Google: Smileys historiques (Images).

La réponse est apparue en 0,166173482 seconde(?s).

Le premier, le tout premier smiley historique se trouve chez nous, au Musée des sciences de la nature de la ville de Nîmes. Il date de 2500 ans avant J.-C. et personne n’a retenu le nom de l’artiste qui l’a créé! Notez, sur le document que je vous soumets ici, l’époustouflante ressemblance avec les machins jaunes qui encombrent si souvent votre écran.

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Alors, je sais bien, des jaloux vont se lever, contradicteurs professionnels autant que zélés. Non, vont-ils proférer, c’est juste une roue que quelqu’un aura cherché à perfectionner, en essayant d’y adapter un deuxième essieu pour la faire tourner deux fois plus vite!


Mais on voit bien, avec rien qu’une once de jugeotte, que cette argumentation ne tient pas la route (pas plus que ne le ferait la roue en question). En tout cas, entre vous et moi (et entre parenthèses), elle me fait même sourire béatement. D'ailleurs je vois bien que vous aussi, déjà, vous smilez avec moi. Je n’ai jamais douté de votre intelligence.


Antoine Mack