Aussi surprenants, aussi incroyables qu’ils puissent paraître, les événements relatés dans ce récit sont authentiques. (Sources: Spiegel.de et différents websites et blogs américains). La seule concession à la fiction que je me sois permise est la création de quelques  personnages, dont celui de Junior, neveu de Léonce, le pêcheur. Il approcherait aujourd’hui de la cinquantaine. C’est lui qui raconte. Pensez aussi à cliquer sur les photos.   L’oiseleur.

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© CORBIS

Cette histoire, c’est notre voisin, James Lee Burke, qui aurait dû l’écrire. Vous autres Français, vous connaissez James Lee Burke. C’est un romancier célèbre qui habite à New Iberia, en Louisiane, une centaine de miles à l’ouest de New Orleans. Juste à côté de chez nous et tout près de Lake Peigneur. Une vingtaine de ses romans ont été publiés chez vous. L’un de ceux-là, Dans la brume électrique avec les morts confédérés, a même été porté à l’écran par Bertrand Tavernier, un cinéaste de chez vous, avec Tommy Lee Jones dans le rôle de Dave Robicheaux, le flic préféré de Burke. De ce qui s’est passé à Lake Peigneur, James aurait également pu tirer un roman.

Mais c’est moi qui m’y colle et vous ne gagnez pas au change, évidemment! Dans la famille, parce que je porte le prénom de mon père, on se contente de m’appeler Junior. J’avais seize ans, cette année-là.

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Ça commence bucolique, sur les eaux tranquilles de ce petit lac appelé Lake Peigneur qui couvre à peine 480 hectares. Dessinez sur une carte une patate de près de trois kilomètres de long, du nord au sud, et de largeur un peu moindre, d’est en ouest. Un peu creusée sur sa rive orientale, plus arrondie au couchant, la patate. Le 21 novembre 1980, sous le soleil matinal qui déjà surplombe le golfe du Mexique, là-bas, au-delà de la grande ville, la surface du plan d’eau scintille. Quelques  bateaux de pêche dorment au rivage, attachés de façon très lâche à de simples perches piquées dans le sable. Une seule  embarcation à fond plat vogue vers le milieu du lac, courant sur son erre.

Tout est calme. Mon oncle Léonce a coupé le moteur et commence à jeter ses lignes. A plat ventre à l’avant du bateau, je laisse traîner une main dans l’eau. A ce niveau, j’entends la musique légère des vaguelettes qui courent sur le flanc de notre embarcation. Léonce  travaille à la mine de sel de Crystal Diamond Salt Mines, près de Jefferson Island Road, sur la rive nord-est du lac. Il a pris un jour de congé pour m’emmener à la pêche. Nous sommes toujours très contents, tous les deux, de faire un grand tour sur le lac, dans le silence troublé seulement, de temps en temps, par le cri d’une mouette qui passe au-dessus de nos têtes, à la recherche, elle aussi, d’un poisson.

Soudain, un vacarme lointain attire notre attention. Nous nous redressons tous les deux. Il y a dans ce bruit quelque chose qui n’est pas naturel. Mon oncle s’inquiète, je le vois.

- Regarde, Junior!  me crie-t-il en désignant le centre du lac.

Là-bas, l’eau s’est mise en mouvement. Elle tourne... C’est incompréhensible, et la grande spirale qu’elle dessine creuse son trou central au point exactement où se dresse l’une des tours du forage pétrolier de la Texaco. Plus loin vers l’ouest, un puissant hors-bord s’éloigne. Les hommes de Texaco ont évacué leurs installations.

Notre moteur relancé rugit, tandis que mon oncle le pousse à fond. Il remet le cap sur la rive orientale, mais le bateau peine contre le courant tournoyant qui veut l’agripper. Nous nous éloignons du danger, lentement, si lentement que je commence à paniquer. Ce que je vois derrière nous est loin de me rassurer. La tour de forage s’est mise à tourner sur elle-même, comme une toupie, doucement tout d’abord, puis de plus en plus vite. Elle semble se visser dans l’eau, cette tour de quarante-sept mètres de haut qui, tout-à-coup, disparaît de la surface d’un lac qui n’a jamais eu plus de trois mètres de fond!

- La mine! hurle mon oncle. Mon Dieu! La mine! Ils vont tous être noyés! Il faut les prévenir...

Lake Peigneur se vide comme une baignoire et menace de nous engloutir. Certes nous approchons du bord du lac, mais déportés vers le nord, loin de la presqu’île du jardin botanique où se trouve une cabine téléphonique. Nous arriverons trop tard. D’ailleurs, au moment même où nous abordons enfin, le lac furieux entraîne déjà les bateaux de pêche arrachés à leurs piquets, décroche de la terre ferme un pan entier du jardin, avec la cabine, les serres, et des arbres de plus de cinquante mètres de haut. Plus loin, sur notre gauche, vers le nord, les terrains qui s’étendent devant les Crystal Diamond Salt Mines s’effondrent à leur tour et trois énormes trucks, chargés de sel à ras bord, glissent dans l’eau et disparaissent. Tout autour de la mine, nous pouvons observer cependant des hommes qui fuient vers la colline, derrière  Jefferson Island Road.

Un nouveau coup de tonnerre se fait entendre. Tout au sud, cette fois. Là se trouve l’embouchure du canal Delcambre. Ce canal a été creusé par les hommes pour évacuer le trop-plein des eaux de Lake Peigneur. Une dizaine de miles  plus loin il se jette dans Vermillion Bay, Golfe du Mexique. Le tourbillon qui dévaste le lac emporte la terre sur près de soixante mètres de large, détruisant aussi l’assise du canal. Sous nos yeux ébahis, voilà que le cours d’eau artificiel change de sens et revient en arrière! Ses eaux se jettent maintenant dans Lake Peigneur du haut d’une cascade de cinquante mètres!

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Nous partons vers la mine, nous retournant tous les dix pas, incapables de quitter des yeux cette apocalypse. La deuxième tour de forage s’est couchée aussi quand l’eau du lac est descendue; elle ne s’est pas enfoncée, elle a glissé le long de la pente que le maëlstrom a creusée. Le fond du lac, dans lequel se déverse l’eau du canal Delcambre, est très loin sous nos pieds maintenant...

A la Crystal Diamond, un vrai miracle semble s’être produit. Junius Gaddison, un électricien, se trouvait dans les galeries du niveau intermédiaire pour une inspection quand il a entendu le tonnerre de l’eau, qui montait du fond de la mine. Il a eu le temps de donner l’alerte. Tous les hommes qui travaillaient ont pu remonter à temps et s’éloigner. Ils étaient pourtant cinquante-cinq et l’ascenseur ne pouvait en transporter que huit à la fois... Ils étaient sains et saufs déjà lorsque nous avons vu jaillir deux geysers de plus de cent mètres de hauteur entre les chevalements.

Bientôt, m’a expliqué mon oncle, les galeries les plus basses, creusées à quatre-cents mètres sous le lac, sur trente mètres de large et vingt-cinq mètres de haut, devraient s’effondrer. Dans presque toutes les mines de sel du monde, on travaille, a-t-il dit, selon la technique des chambres et piliers. Cela signifie que l’on étaye avec du sel qui ne sera pas exploité: les haveuses creusent des chambres carrées  au milieu desquelles elles laissent en place d’énormes colonnes, larges de plusieurs mètres. C’est moins onéreux et plus sûr que les étais de bois ou de métal, plus économique en temps et en efforts aussi. Sauf quand surgit l’eau! Ces gros piliers sont solubles...

Lorsque les galeries s’effondreront, nous ressentirons en effet comme un tremblement de terre et des maisons de bois, sur la rive, se mettront à pencher.

A cette heure-là, sous les yeux de curieux incrédules accourus par centaines, le lac ressemble à un paysage après la bataille, énorme cratère, entonnoir géant qui commence à se remplir de l’eau salée du golfe du Mexique. Mais on ne compte, par miracle, ni un mort, ni même un blessé.

Arrivent alors les journalistes, les photographes (professionnels, amateurs), les télévisions. Le soir même, de New York à Frisco, de Seattle à Miami, de Detroit à El Paso, tous les habitants des States connaissent New Iberia et son Lake Peigneur.

Lorsque l’intérêt des medias s’est calmé, au cours des jours suivants, nous avons vu arriver les enquêteurs, beaucoup plus discrets. Michael Richard, le manager du jardin botanique rayé de la carte, a fait courir une information qui laissait entendre qu’un ingénieur de la Texaco s’était trompé dans ses calculs. Il devait  déterminer avec précision l’emplacement de la plateforme de forage. Cent-vingt mètres plus à l’ouest, et l’on aurait évité de percer l’une des galeries de la mine... Officiellement, rien ne fut établi avec certitude. Après tout, les preuves, s’il y en avait, se trouvaient maintenant tout au fond, dans des tunnels ennoyés.

Les Crystal Diamond Salt Mines ont déposé une plainte contre Texaco. Qui s’est empressée d’en faire de même contre les mines, pour défaut d’informations précises. Les collectivités locales et les responsables du jardin botanique ont demandé réparation aux deux sociétés. Commença dès lors un autre ballet, celui des limousines, les Cadillac, les Buick, les Chrysler et autres paquebots de la route qui amenaient à New Iberia des types vêtus d’élégants complets gris ou noirs, les hommes de loi, les avocats. Comme souvent dans notre pays, on fit tout pour éviter le procès. Des arrangements furent trouvés. Finalement, Texaco et les Mines ont dédommagé les parties adverses, à hauteur de 45 millions de dollars.

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© CORBIS

Puis le temps a passé, permettant au Lake Peigneur de se refaire une santé, très doucement. Petits voiliers et surfeurs sont revenus. Les flamands roses aussi. Les pêcheurs et les mouettes ont changé de proies; les silures et les carpes ont cédé la place en effet, dans les eaux désormais salées, aux poissons de mer.

Ainsi pourrait se terminer, en belle histoire malgré tout, cette aventure apocalyptique qui nous est arrivée. Mais laissez-moi ajouter une anecdote encore, qui raconte un événement plutôt drôle survenu fin 1984.

Dans la plus grande salle de cinéma de New Iberia sortit alors le nouveau film de la série des James Bond, avec Roger Moore en agent 007 et Christopher Walken en villain. A view to a kill, de John Glen, devenu chez vous en France Dangereusement vôtre pour faire référence à une série télévisée dans laquelle le même Roger Moore, avec son copain Tony Curtis, se prétendait Amicalement vôtre. Lorsque le méchant Christopher Walken, pour faire pièce à 007, fait disparaître un lac entier en le drainant dans une mine... imaginez l’éclat de rire général! S’étaient vraiment pas fatigués, les scénaristes de Hollywood...

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© MGM

Ce matin, j’ai détaché de son piquet la barque plate que m’a laissée mon oncle Léonce et j’ai gagné le centre du lac, là où se trouvait la plateforme Texaco, pour jeter mes lignes. Je n’ai plus beaucoup de temps pour m’adonner aux plaisirs de la pêche et cela fait des mois que je n’y étais pas retourné. Mais de vous avoir raconté l’histoire de Lake Peigneur a réveillé des souvenirs, une envie...

En attendant que ça morde, j’ai ramassé un vieux journal qui traînait dans  mon bateau. Il datait de décembre 2009. En page six, je suis tombé sur un encadré qui me rappelait que, le 9 de ce même mois de décembre, le State Mineral Board avait donné à une entreprise nommée AGL Resources, qui stocke déjà du gaz naturel dans les galeries de la vieille mine sous le lac, son accord pour agrandir ses capacités de stockage... et pour entreprendre de nouveaux forages.

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© CORBIS

Je suis assis devant ma porte, ce soir, et me balance dans mon rocking-chair, le regard perdu vers l’ouest rougi par le soleil couchant. Ça m’a fait un vilain coup de relire cette info, treize mois plus tard. C’est vraiment pour bientôt...

- A quoi penses-tu? me demande Nora, en français.

- Je pense au Lake Peigneur... lui dis-je, en posant ma main sur son genou. Et je pense aussi que je vais bientôt mettre en vente ma vieille barque, tu sais.

Ses longs doigts viennent tapoter mon avant-bras, apaisants. Puis son geste se transforme en lente caresse. Je n’ai pas besoin de me tourner, je sais bien qu’elle sourit. Plus de cent fois que je lui répète ça...

Junior
pcc Antoine Mack