Etrange destin que celui de Georg Heym, né en 1887 à Hirschberg, en Silésie. Son père veut qu’il soit officier ou juriste. Il fera son droit, mais n’entrera pas dans la carrière juridique. Il commence à écrire en 1899, à douze ans, tient un journal à partir de 1904. Et se met bientôt à composer des poèmes. Il aurait pu devenir célèbre, mais...

Le 16 janvier 1912, alors qu’il patine sur la Havel, un affluent de l'Elbe qui passe par Berlin, la glace cède sous ses pieds. Il meurt noyé dans la rivière, à vingt-cinq ans.

Il n’avait pas pensé, semble-t-il, à vivre de sa plume. Quatre semaines avant l’accident, il avait commencé le dernier cahier de son journal. Le cahier porte ce titre: Journal de Georg Heym, qui ne connaît pas le chemin.

cumulus


Demi-sommeil

Comme une robe, les ténèbres froufroutent.
Les arbres titubent au bord du ciel.

Réfugie-toi dans le cœur de la nuit.
Enterre-toi vite dans l’ombre
Comme dans des rayons de miel. Fais-toi petit,
Lève-toi de ton lit.

Quelque chose veut franchir les ponts,
Grattant la terre de ses sabots tordus,
Les étoiles sont si blanches d’effroi.

Et la lune comme un vieillard
Dandine là-haut
Son râble bossu.


Jalousie

La route devient un large trait.
Les maisons deviennent blanches comme un mur.
Le soleil devient une lune. Inconnu,
Indifférent, étranger, chaque visage.

Ils ressemblent à des feuilles de papier,
Blanches, non écrites. Mais derrière eux bouge
Une robe svelte et bleue qui s’enfonce au loin,
Puis remonte et va se perdre à l’horizon.

Sur sa nuque est assise la jalousie.
Une vieille femme, bottée. Elle enfonce
Une épine dans son cerveau et cogne l’éperon
Dans le golfe des flancs tendres de sa monture.


Les tranquilles

Un vieux bateau qui, dans le port silencieux,
L’après-midi, se berce en tirant sur sa chaîne.
Les amants qui dorment, après les baisers.
Une pierre qui repose au plus profond d’un puits vert.

Le repos de la Pythie qui ressemble à la sieste
Des dieux très hauts après le long festin.
Le cierge blanc qui fait pâlir le mort.
Les têtes de lions des nuages qui cernent la vallée.

Le sourire devenu pierre d’un idiot.
Des jarres empoussiérées, où subsiste le parfum.
Des violons brisés, au milieu du fatras des greniers.
Avant la tempête de l’orage, l’air paresseux.

Une voile, qui brille depuis l’horizon.
L’arôme de la bruyère qui conduit les abeilles.
L’or de l’automne qui couronne feuilles et troncs.
Le poète qui sent la méchanceté du fou.

Traduction: Antoine Mack