Lili Marleen. Un texte écrit en 1915, une mélodie de spot publicitaire de la fin des années trente... et un bide absolu. Vient la deuxième guerre mondiale et, avec elle, le succès universel que l’on sait.

D’après le Spiegel.de, un livre-audio de Rosa Sala Rose doit paraître en Allemagne, qui expliquera la métamorphose. En attendant, petite révision d’un grand classique basée sur des informations de Katja Iken, du site einestages du Spiegel.

 

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Photo: Getty Images

Janvier 1915. Hans Leip, 21 ans, fusilier de la garde impériale du Kaiser, monte la garde devant sa caserne. Dans quelques jours, il doit partir au front, du côté des Carpathes, et voilà que lui reviennent, dans la nuit, le souvenir et la nostalgie de ses deux copines. Betty, la marchande des quatre saisons, et une infirmière qui répond au joli prénom de Marleen.

Devant la caserne,

Devant la grande porte,

Il y avait une lanterne.

Et si elle y est toujours,

Nous nous retrouverons là,

Près de la lanterne,

Comme jadis, Lili Marleen.

La belle Betty est devenue Lili, on ne sait trop pourquoi... et le texte de la rengaine est né.

 

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Ces paroles tomberont, des années plus tard, entre les mains de Norbert Schultze, compositeur d’opéras, de musique populaire, de chansons et de musiques de films. Schultze met une mélodie sur Lili Marleen, mais il a bien du mal à trouver un(e) interprète. Il finira par confier la chanson à Lale Andersen, une jeune femme des environs de Brême qui, en 1931, a quitté son mari en lui laissant leurs trois enfants pour se faire un nom à Berlin, comme chanteuse ou comme actrice. Elle n’a pas mauvais goût, Lale, puisqu’elle chantait (avant 1934) des textes de Berthold Brecht et d’un certain Kurt Tucholsky, ainsi que des chansons de marins de son pays nordique. L’enregistrement a lieu en 1939... et ce sera un flop sans gloire.

Parce que Schultze a mis sur le texte de Leip une musique qui a déjà servi pour la publicité d’une pâte dentifrice? Parce que la voix un peu rauque d’Andersen, mieux faite pour les chansons de marins de son tour de chant habituel, ne colle pas? En tout cas, Electrola, la maison de production, n’en vendra, en deux années, que 700 exemplaires...

 

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1941. La Wehrmacht déferle sur Belgrade. Le lieutenant Karl-Heinz Reintgen se voit confier la charge de monter rapidement Radio Belgrade, un émetteur militaire qui fera entendre la voix de leur Heimat à tous les soldats allemands engagés dans le Sud de l’Europe et en Afrique du Nord. Il s’agit d’émettre non stop, 24 heures sur 24, et le lieutenant Reintgen dispose, en tout et pour tout, de 54 disques (réquisitionnés)... de musique populaire serbe! Il va commander à Vienne des disques allemands... parmi lesquels, vous avez deviné, une galette Electrola dont la face B porte le titre Lili Marleen. Cette face-là va tourner en boucle parce que les courriers des fans arrivent bientôt par sacs entiers pour réclamer la rengaine de la lanterne et du Heimweh, de la nostalgie du pays.

 

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Loin de Belgrade, en Libye, l’Afrika-Korps d’Erwin Rommel et la 8e Armée britannique de Bernard Montgomery se font face. C’est sur ce front que va s’écrire l’histoire de la chanson. La légende dit que les Anglais s’amourachèrent de Lili Marleen et de sa mélodie. Tous les soirs, à 21h57, les combats cessaient, dit-on encore, pour permettre à tout le monde d’écouter religieusement Radio Belgrade. Juste pour Lili Marleen, une pause quotidienne dans la guerre...

Les services des Alliés devaient rapidement exploiter la faille. Un texte anglais fut écrit et la chanson de la lanterne fut déclarée prise de guerre et renvoyée à l’ennemi pour faire s’effondrer son ardeur au combat. En 1943, une autre Marlene, allemande d’origine elle aussi, l’enregistre, en se mettant pour l'occasion au service de la propagande de guerre US. La suite de l’histoire et le succès mondial qui dure toujours sont connus...

 

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Un dernier détail l’est moins. Lili Marleen ne plaisait pas du tout à Josef Gœbbels qui la trouvait démoralisante et la qualifiait de scie qui pue le cadavre. Si l’affaire n’avait tenu qu’à lui, on l’aurait interdite, la Lili Marleen.

Mais Gœbbels ne décidait pas de tout. En 1942, un certain Adolf Hitler se révéla être un fan aussi enthousiaste que les soldats des différents fronts. "Cette chanson à succès, aurait-il dit, ne passionnera pas seulement le troupier allemand; elle risque bien de nous survivre, à tous".

Personne n’aurait su mieux dire!

Antoine Mack