genisse

 

(Histoire pour Eza)

«Mais c’est quoi, une génisse?» Je t’entends déjà, Eza, petite coquine! Alors j’explique. Chez les vaches, le papa est le taureau, la maman est la vache et les enfants sont des veaux. Quand les enfants grandissent, les garçons deviennent des taurillons et les filles  des génisses. Il y a aussi les bœufs qui sont des vieux tontons pas mariés et les bouvillons qui ne sont pas les enfants des bœufs. C’est comme ça... Quand la  génisse devient une grande jeune fille, comme toutes les jeunes filles, elle a parfois des soucis qui font toute une histoire... que voilà.

 

OOOOO

 

Il était une fois une ferme. Mais attention, pas une de ces grandes fermes pleines de tracteurs et de gros engins mécaniques. Non, une plutôt petite, avec assez de place quand même pour y élever trois vaches et une génisse, un cheval, un chien, un chat, des oies, des canards, des poules et un vieux coq, de même que quelques cochons. Il y avait aussi une douzaine de souris, mais elles ne viendront pas se montrer dans cette histoire, car elles ne sortent pas de leur trou lorsque le chat est dans le coin.

Le fermier et sa femme, la fermière, ont une grande fille qui, tous les jours, donne à manger aux oiseaux de la basse-cour et qui, le soir, va faire une caresse à la génisse et discuter un peu avec elle. Dans le pays où se trouve notre ferme, on rencontre assez souvent de jeunes demoiselles qui font la conversation avec les animaux et qui les comprennent, même si nous ne les entendons pas parler...

Or la génisse est malheureuse. Elle est vêtue d’une douce robe blanche couverte par endroits de belles taches brunes qui dessinent sur elle des objets biscornus ou prennent la forme des nuages qui passent très haut dans le ciel. Mais elle, dit-elle, n’aime pas du tout ces taches parce qu’elle voudrait porter une superbe robe entièrement blanche.

La jeune fille sourit. Elle explique à la génisse que ces taches font partie d’elle, que la nature l’a habillée ainsi comme elle avait déjà fait pour sa mère et que ces formes brunes lui vont à merveille.

Non, dit encore la génisse. Elle serait bien plus attirante si elle était toute blanche.

Alors, lui répond la jeune fille, seule la lune peut te venir en aide. Je ne devrais pas te dire ce secret, car si tu réussis à convaincre cette vieille sorcière de lune, elle te fera peut-être blanche, mais je crois que tu le regretteras.

Mais la génisse insiste, encore et encore, et finit par appendre le secret.

 

OOOOO

 

Le lendemain soir, la jeune fermière laisse la porte de l’étable ouverte. Comme c’est le jour de la pleine lune, celle-ci sera suspendue dans le ciel, grosse, ronde et blanche. La génisse devra sortir de la ferme, aller jusqu’au pré et expliquer qu’elle souhaite que les rayons pâles de la sorcière de la nuit lavent sa robe et en effacent toutes ces taches qui lui déplaisent tant.

La lune accepte et fait tourner lentement la génisse dans le pré pour que toutes les taches soient exposées à ses rayons. Quand le jour se lève, la jeune vachette est blanche de la tête aux pieds, blanche comme le lait!

Elle court vers la ferme, toute heureuse, ralentit en arrivant au portail et fait dans la cour une entrée de grande actrice qu’elle estime très réussie. Combien les autres vont admirer sa nouvelle robe! Comme ils vont accourir pour la voir de plus près, pour apprécier ses poils blancs et lisses, tout propres!

Mais bien vite une déception cruelle arrête son pas. La volaille dans la cour continue sans s’émouvoir à picorer le grain tout juste distribué par la jeune fille de la maison; le chat ouvre à peine un œil; le cheval gratte du sabot, la tête hors de son box et... tournée de l’autre côté. C’est tout juste si le chien ne se jette pas sur elle pour lui mordre le jarret, mais il grogne. Les poules ne pensent certainement pas à se précipiter : c’est d’ailleurs l’heure de pondre leurs œufs... Tous semblent penser: mais que vient donc chercher ici cette étrangère?

Ils ne la reconnaissent pas et personne n’a envie de lui parler.

 

OOOOO

 

Déçue, ô combien! et plus malheureuse qu’hier, la génisse court se réfugier au fond de l’étable pour pleurer. Seule la vache qui est sa maman vient lui tenir compagnie, en silence.

Puis vient la jeune fille. Tu vois, lui dit-elle, je t’avais prévenue. Sans tes jolies taches, tu n’es plus la même. Tu aurais dû faire comme les autres et accepter ce que la nature t’a donné.

Regarde les oies. Elles ne sont que six et elles rêvent depuis longtemps de chanter en chœur. Mais quand elles essayent, elles jargonnent tant et si fort qu’elles nous cassent les oreilles.

Les canards voudraient bien les accompagner, mais quand ils croient jouer du cornet à piston, ils ne produisent que de pauvres coins-coins!

Médor est persuadé qu’il a une belle voix de basse, très jazzy, quand il hurle à la lune. Ça ne l’empêche pas de recevoir, lancées depuis la fenêtre de la chambre de mes parents, de vieilles pantoufles.

Et les poules se désolent aussi. Pour ramasser le grain sur le sol dur de la cour, elles font toc, toc, toc, puis se redressent et disent kot, kot, kot. Ennuyeuse litanie qui fâche le coq. Alors il monte sur le tas de fumier et veut crier Cocorico! Vieil Alsacien venu des environs de Saverne, il a honte de ne chanter que des kikérikis...

Quand les cochons sont gais, ils se manifestent aussi. Tout le monde les entend et chacun croit qu’ils pleurent. Je peux te dire que ça les vexe.

Même le vieux cheval qui ne travaille plus se plaint quelquefois. Mais depuis qu’il est à la retraite, il est devenu philosophe. Un philosophe, c’est quelqu’un qui pense. Qui pense beaucoup dans sa tête remplie, farcie de pensées... Ces pensées sont comme des spaghettis. Tout emmêlées qu’elles sont, les pensées font des nœuds très compliqués, difficiles à défaire... Alors, quand le cheval arrive à en séparer une des autres, il hennit de plaisir. Tous les autres animaux de la ferme haussent les épaules en ricanant quand ils entendent ce vieux fou qui rigole tout seul!

Mais tous, ils acceptent leur vie comme elle est, à la ferme...

Tu n’as plus, jolie génisse, qu’à attendre la prochaine pleine lune. La vieille sorcière, là-haut, te rendra sûrement tes taches.

Je plaisante, mais sais-tu que je ferais bien un souhait de changement, moi aussi? J’aimerais qu’entre les taches brunes, elle te repeigne en bleu ciel, la lune. Comme ça, ton ventre rond sera comme un globe terrestre, les mers en bleu, les terres en brun, et, quand tu reviendras le matin,  je verrai sur ton flanc gauche la carte d’un grand, grand pays qui ressemblera beaucoup à l’Afrique. Et, dans la belle Afrique, on verra un point blanc, tout petit et tout rond: Bamako!

 

Antoine Mack