alsacienne
Coiffe alsacienne

Stéphanie était la tante de mon père. La nôtre aussi, par voie de conséquence.

Les dimanches matins, pour aller à la messe, elle était l’une des dernières à porter la grande coiffe alsacienne, celle du Kochersberg.


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Elle avait son caractère, Stéphanie. Même âgée, elle ne s’en laissait conter par personne. Surtout pas par les hommes! Quand les GI’s sont venus nous libérer fin novembre 1944, elle a abrité dans sa ferme à colombages un groupe de ces soldats qui étaient commandés par un grand escogriffe aux cheveux rouges. Il faisait froid et les chambres de l’arrière de la grande maison n’étaient pas chauffées.

Les Américains ont voulu allumer un feu dans le poêle qui tirait mal et s’éteignait tout le temps. Le rouquin a cru résoudre le problème en allant chercher un jerricane d’essence...

La tante Stéphanie a fait avorter l’expérience avec une détermination toute alsacienne. Saisissant un vieux balai qui traînait près de la porte, elle l’a cassé sur le dos du Ricain en lui expliquant – en alsacien -  sa façon à elle de voir les choses. Il faut croire que le discours de Tante Stéphanie fut parfaitement intelligible et convaincant. Devant la chambrée des libérateurs abasourdis, le gradé a ramassé son bidon pour le rapporter jusqu’au camion Dodge, dans la cour.


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Tante Stéphanie habitait de l’autre côté de la rue. Elle venait plus souvent chez nous que nous n’allions chez elle. Lorsque nous lui rendions visite, mon frère et moi, alors que nous avions sept ou huit ans, elle nous faisait écouter des émissions radiophoniques en dialecte, très drôles, sur son poste à galène. Nous rations la moitié des sketches parce qu’il fallait se passer les écouteurs, à tour de rôle.

Quand c’était le tour de mon frère, je regardais, en me demandant où pouvait bien pousser cette plante inaltérable, une branche de mimosa que la tante gardait sous cloche.

En peu de temps, je me rendis compte qu’au mois de janvier de chaque année la branche était nouvelle. Quand j’ai osé la questionner, Tante Stéphanie m’a répondu que les mimosas fleurissaient dans des régions lointaines, au Sud, et que quelqu’un lui en envoyait par la poste, chaque année. Elle ne dit pas qui était ce quelqu'un et au moment où j’allais le demander, l’oncle Toni, qui vivait encore, m’appela pour aller chez Madeleine, au bistrot du haut de la rue, boire la limonade  qu'il m'offrait une ou deux fois par semaine.

Qui envoyait le mimosa? De toute sa vie, Tante Stéphanie n’a jamais quitté le village, sauf un jour peut-être pour aller voir la cathédrale de Strasbourg... Qui, alors?

Antoine Mack