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Cette année-là, le Père Noël lapon Axel-Jesper 008-13, un spécialiste de grande expérience, s’est vu confier la livraison des cadeaux en Afrique du Sud. Ce pays austral a rejeté en effet, pour cause de « mimine à Titi » et sans préavis, les offres traditionnelles de la TASK Force française (Terre Adélie Santa Klaus Force) qui le fournissait depuis des décennies.

Axel-Jesper 008-13 est aquaphobique. Depuis toujours, il redoute d’avoir à faire, par une sainte nuit, un amerrissage forcé, circonstance qui pourrait l’obliger à boire de l’eau... même pas douce! Il a donc préparé un itinéraire terre ferme. Il passera au-dessus du Danemark et de l’Allemagne, traversera en biais l’Europe de l’Est et la Turquie, longera ensuite les côtes orientales de la Méditerranée et survolera enfin le continent africain, de l’Egypte au Cap de Bonne Espérance. Ce plan de vol approuvé, 008-13 est content. La Haute Autorité de Navigation Céleste confirme ainsi la grande confiance qu’elle lui a toujours témoignée, à lui et à son écurie de rennes. Il se promet déjà un très beau et très agréable voyage...


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La nuit est froide et claire au-dessus de l’Olympe. Zeus-Jupiter ne dort pas.

Il regarde vers le Sud, vers les pays de ces hommes qui sont la cause de son insomnie, chaque année, au cours de cette nuit-là.

D’habitude, il dort bien, sauf bien entendu quand il s’intéresse de près aux charmes d’une nymphette ou d’une dryade ou quand Junon lui fait une crise de jalousie jusqu’au milieu de la nuit... Mais cette nuit particulière est celle qui (selon un calendrier plus récent que le sien) a vu naître, paraît-il, le fils de cet autre dieu à deux pseudos, Allah-Iahvé, qu’on lui a mis dans les pattes.

Zeus porte son regard vers Bethléem. Il sait que doit apparaître là-bas, dans le ciel clouté d’étoiles, un attelage étrange venu des contrées lointaines que fréquente Borée. Un attelage bien plus discret que le char d’Apollon qui s’est enfoncé, il y a quelques heures déjà, dans les eaux marines au-delà des côtes d’Ibérie.

Des rennes aux cornes de velours sombre remplaceront les fougueux étalons du Soleil et des patins glisseront, sans jeter de reflets d’or, sous le chariot que conduit un vieillard  vêtu d’un grand manteau et coiffé d’un bonnet rouge sans éclat sur lequel on pourra lire l’immatriculation 008-13.

Zeus étend son bras pour saisir la foudre à trois lances pointues. Un éclair brille dans ses yeux. Depuis l’affaire Phaéton, il a amélioré sa technique. N’hésitant pas à copier les humains (qui pour les arts de la guerre sont aussi inventifs et tordus que les dieux belliqueux), il a fait perfectionner sa foudre et se sait capable maintenant des plus belles frappes chirurgicales.

Le problème est double aujourd’hui. Il faudra viser juste, mais surtout déclencher le tir au moment très précis où le traîneau céleste survolera la frontière. Usant d’un clavier chiffré monté sur la poignée de l’arme, Zeus programme les données numériques de son intervention.

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Passant au-dessus de la Pamphylie, puis de Tyr, de Sidon et de Tel-Aviv, voilà qu’arrivent le vieux bonhomme et ses rennes. Lorsque leur voyage vers la lointaine Afrique australe, bien au-delà des sources du Nil, les amène déjà aux confins de l’Egypte, Zeus lève son arme.

Il vise une étoile un peu plus brillante que les autres, juste en avant du chariot volant. Avec une adresse et une force idéalement conjuguées, le Maître des dieux envoie la foudre... et l’étoile explose. Douze comètes brillantes en naissent, qui aveuglent les rennes.

Comme les chevaux du Soleil aux mains de Phaéton, les bêtes nordiques s’affolent et se cabrent. 008-13 s’accroche comme il peut. Au prix d’acrobaties et de contorsions dont personne ne l’aurait cru capable à son âge, il évite de justesse le sort malheureux du fils d’Apollon et réussit à calmer son attelage. Hélas! Tous les beaux paquets qu’il avait chargés, enveloppés de papiers de vives couleurs, entourés de brillantes faveurs, ont basculé par-dessus bord!
Atterré, il les voit qui s’éparpillent en arc-en-ciel et qui tombent, neige irisée inattendue en ces lieux, pour moitié exactement d’un côté, pour moitié aussi de l’autre côté du haut mur édifié entre les deux peuples qui adorent le même dieu sous deux noms différents.

Voilà pour toi, Allah-Iahvé! La précision de son tir a fait naître un sourire sur le visage auguste de Zeus. Il faudra qu’il félicite Vulcain pour l’excellent travail des petits ingénieurs importés de Cypango qui ont fait de cette foudre une merveille technologique.

Lorsque l’Aurore aux doigts de roses ouvrira les portes du Levant aux coursiers d’Apollon, les enfants, ici et là, trouveront des vêtements chatoyants, des bonbons, des jouets devant leurs maisons.

S’adressant à eux, Zeus murmure dans sa barbe: Allez! Aujourd’hui au moins, vous ne penserez pas à vous faire la guerre...

Il range l’arme divine et s’endort enfin.

Antoine Mack