wangenbourg

 

L’histoire que je veux te raconter, petite fille, petit garçon, est très ancienne. Ma mère l’avait entendu raconter par sa grand’mère, qui elle-même la tenait de sa grand’mère, et si l’on continue comme ça en remontant de grand’mère en grand’mère, on finit par ne plus savoir quand elle a été racontée pour la première fois.

Il y a très, très longtemps, le château dont on peut encore voir les ruines au-dessus de Wangenbourg-Engenthal, dans les Vosges du Nord, était habité par des personnes qui étaient très, très grandes. Beaucoup plus grandes que nous. On peut dire que c’étaient des géants et que, même pour des géants, ils étaient vraiment grands.

En bas, tout autour de ce château, vivaient des gens comme toi et moi, tout à fait de notre taille. Ils plantaient des arbres fruitiers (des pommiers, des poiriers, des cerisiers), ils cultivaient la terre, semaient du blé et de l’avoine, faisaient pousser des pommes de terre. Les champs leurs donnaient tout ce dont ils avaient besoin pour manger, pour vivre. Ils élevaient des animaux aussi, qui les aidaient dans leurs travaux, comme le cheval, ou qui leur donnaient du lait et de la laine, comme la vache et le mouton.

Dans cette région, qui s’appelle l’Alsace, passaient très souvent, le long d’un grand fleuve qu’on nomme le Rhin, des armées et des bandes de brigands. Mais les gens qui vivaient au pied du château de Wangenbourg étaient tranquilles. Les géants les protégeaient.

Ces géants avaient une fille. Une petite fille pour eux, mais pour nous, si nous avions pu la regarder, elle aurait été, à huit ans, peut-être dix fois plus grande que ton papa!

Un jour, la fille des géants est sortie du château pour aller se promener. Elle est descendue jusqu’au village. Pas loin des maisons, qui lui paraissent toutes petites, toutes petites, elle trouve un spectacle qui l’étonne beaucoup. Jamais encore elle n’a vu quelque chose de semblable.

Il y a là un tout petit homme qui marche dans un champ en s’appuyant sur une machine étrange tirée par un animal dont la robe est grise et pommelée de blanc, dont les quatre pieds se terminent comme s’ils étaient vêtus de sabots noirs et dont le cou porte de longs poils gris comme ceux de la robe. La machine, qui avance sur deux petites roues montées à l’avant, semble porter un gros couteau qui s’enfonce dans la terre et qui la retourne.

La fillette géante s’accroupit pour mieux observer. L’homme la voit et lui fait un grand signe de la main, mais – curieusement – elle devine qu’il a peur d’elle. Il continue d’avancer, mais la regarde souvent par-dessus son épaule...

Quel beau jouet vivant ce serait! se dit la fillette.

Elle hésite, elle se demande si elle a le droit de prendre le petit homme, son animal et sa machine. A la fin, elle réunit les pans de son tablier dans sa main gauche, tend la main droite et saisit délicatement, entre ses doigts qui sont aussi gros que le corps de l’homme, l’attelage et celui qui s’y accroche. L’animal se débat, l’homme crie! Il dit: «Laisse-nous! Je t’en prie, laisse-nous!» Mais elle ne l’écoute pas et dépose son «jouet» dans son tablier. Puis elle remonte au château.

Sa maman l’attend, inquiète de son absence. Comme elle lui demande où elle était partie, la fillette lui dit qu’elle était au village et qu’elle en rapporte un joli jouet. Elle ouvre son tablier pour le montrer.

«Malheureuse! Quelle bêtise tu as faite de les prendre! Va! Rapporte-les tout de suite à l’endroit précis où ils étaient et fais attention surtout de ne pas les blesser. Va! Je t’expliquerai qui ils sont quand tu reviendras. Dépêche-toi.»

Alors la fille des géants redescend, dépose le petit homme et son animal au bord du champ où elle les a ramassés et s’écarte. L’homme, bien qu’il tremble encore de peur, reprend son travail. Elle le regarde faire. Quand tout le champ est retourné, il prend un sac de graines qu’il accroche à son épaule et, marchant à pas lents et réguliers dans la terre brune, il y jette les graines à grands gestes circulaires. Puis il attelle l’animal à une autre machine, une sorte de grille munie de gros piquants. Avec cet engin, il enterre les graines. Lorsque ce travail est terminé, il charge ses outils sur une charrette et prend le chemin du village, après avoir fait vers la fille géante un dernier signe de la main. Assis sur sa charrette, il se retourne encore, de temps en temps, comme pour voir ce qu’elle va faire.

Elle remonte enfin au château et raconte à sa mère ce qu’elle a vu. Et sa mère lui dit alors : «Tu vois, ma jolie, cet homme n’est pas un jouet. C’est un paysan du village que nous devons protéger, contre les armées, contre les brigands. Il a attelé son cheval à une charrue pour retourner la terre de son champ, pour la labourer. Puis il a semé des grains de blé et les a enterrés avec sa herse garnie de piquants. Chacun de ces grains de blé va donner, dans un an, un nouvel épi. Une bonne vingtaine de grains nouveaux garniront chaque épi. En les écrasant au moulin, il en tirera la farine blanche. En échange de notre protection, en échange aussi d’une partie du produit de la chasse de ton père, il nous donnera de cette farine et nous en ferons notre pain toute l’année prochaine».

«Demain, je retournerai le regarder travailler. Mais je ne les toucherai plus, ni lui, ni son cheval», dit la fille.

«Tu ferais mieux de les laisser travailler tranquilles et de m’aider à faire la pâte, demain», dit la maman géante avec un grand, très grand sourire.

Antoine Mack