M_hle1


La Zorn (un nom qui signifie colère) est une rivière tranquille qui se jette dans le Rhin au nord de Strasbourg. Tout près de K., un hameau d’une dizaine de foyers perdu au milieu des prés, ses eaux faisaient tourner, il y a très, très longtemps, la grande roue d’un moulin.

De plusieurs villages alentour, les paysans apportaient leur grain à moudre et le meunier vivait heureux. Il était jeune encore et trouva femme facilement. Très blonde, la meunière passa rapidement pour être l’épouse la plus belle, la plus souriante et la plus avenante de toute la plaine qui s’étendait jusqu’au Rhin.

Il arrivait, de temps à autre, qu’un artisan se déplaçant à pied, qu’un commerçant qui attelait un cheval à sa carriole chargée d’ustensiles, de graines, de tissus et de fil, qu’un voyageur solitaire s’arrêtât. Le meunier et sa femme l’accueillaient à leur table et lui offraient un lit contre une rétribution modeste.

Survint un jour un homme jeune et très beau qui demanda asile. Le dîner fut joyeux, l’invité ayant à raconter des voyages fort plaisants à travers l’Europe entière, des tours pendables joués, avec des compagnons de rencontre, en certains lieux d’Allemagne, à des édiles et à des magistrats. L’on alla se coucher tard... Le lendemain, à l’heure du déjeuner matinal, le jeune homme ne descendit pas de la chambre qui lui avait été louée. Monté pour le réveiller, le meunier le retrouva étendu sur le lit, visage et cou lacérés jusqu’à la poitrine, vidé de son sang en raison d’une blessure profonde qui laissait la carotide droite béante.

Les autorités appelées sur-le-champ firent examiner le corps. Deux médecins tombèrent d’accord avec un chasseur expérimenté pour estimer que la victime avait été attaquée par un animal, tant la plupart de ses blessures ressemblaient à des griffures portées par une patte puissante armée de véritables lames pointues, et les autres à des morsures profondes. On admit que la bête pût être un loup-cervier. On ne se demanda pas cependant comment ce lynx avait pu entrer dans la chambre...

Le visiteur fut enterré chrétiennement. Mais sa croix ne portait pas de nom. Seulement le prénom qu’il avait donné à ses hôtes du moulin. Wolf. Et la vie reprit son cours...

OOOOO

Des ouvriers firent halte au moulin. Des marchands passèrent la nuit. Repartirent tous le lendemain,  satisfaits du séjour, heureux de l’accueil du meunier et de la belle meunière.

Un peu plus tard, par une nuit de pleine lune, un autre homme, jeune aussi, fut tué. Il portait, au matin, les mêmes blessures que le premier. Encore une fois on accusa le loup-cervier qui rôdait par là, probablement. Un troisième voyageur, puis un quatrième trouvèrent la mort dans la chambre maudite. On organisa des battues à travers bois et prés, tout le long de la Zorn. Sans trouver l’animal.

Le meunier refusa dès lors de louer sa chambre. Un soir, un moine s’arrêta et demanda si l’on pouvait l’abriter pour la nuit. Le meunier dit que non, raconta les malheurs déjà survenus, voulut à tout prix dissuader l’homme de Dieu. Mais le moine insista, persistant dans son intention de passer la nuit dans la chambre des morts suspectes. On finit par s’entendre. Il resta.

A l’heure du dîner, la meunière posa sur la table la grande et profonde soupière. Le moine rejeta son capuchon, révélant sa jeunesse et la beauté pure de ses traits. Cependant que le meunier saisissait la louche pour servir la soupe, sa femme prétexta une vive douleur à la tête pour demander à son mari l’autorisation de se retirer. Les deux hommes mangèrent seuls, discutant gravement de ces morts atroces qui avaient endeuillé le moulin.

Quand vint le  moment de monter dans sa chambre, le moine rappela au meunier qu’il devait lui prêter une hachette pour qu’il puisse se défendre au cas où le loup-cervier se montrerait. Le meunier sortit  chercher l’arme et le moine resta seul un moment à caresser le chat qui restait couché, les yeux clos, sur une chaise devant l’âtre. Quand il tint la hachette entre ses mains et se dirigea vers l’escalier, le chat sauta de sa chaise et le suivit.

Le moine poussa la porte. Allongée sur le lit, nue, une femme l’attendait. Une chevelure de feu, des yeux d’un vert démoniaque, le sourire carnassier d’une diablesse... Il murmura une très courte prière. Lorsqu’il entendit la porte retomber derrière lui, il la vit descendre du lit et marcher vers lui, tentatrice. Elle enroula ses bras blancs autour de son cou et voulut, lèvres ouvertes, lui offrir un baiser. Mais il la saisit aux épaules et la repoussa brusquement. Et, chose étrange, alors qu’elle revenait à la charge, plus il la refusait, plus il la rejetait mentalement, plus elle devenait fauve. Son corps se transformait, s’étirait en celui d’un grand chat couvert d’un poil roux comme le feu de l’enfer.

Lorsque devenue animal impressionnant, elle bondit sur lui, la hachette soudain levée s’abattit avec force, atteignant l’une des pattes antérieures et la tranchant net. La bête tomba aux pieds du moine hébété qui la vit aussitôt redevenir femme...

Il se signa et se précipita dans l'escalier. Arrivé en bas, sans même chercher à revoir le meunier, il sortit dans la nuit et s’en alla vers les bois à grands pas, dans la direction de Strasbourg. On devait l’attendre à l’évêché...

OOOOO

Au matin, le meunier ne trouva personne dans la grande salle. Ni sa femme, qui se levait avant lui, d’habitude, pour préparer le déjeuner, ni le moine. Le souvenir lui revint des morts précédentes et il monta, tremblant, vers la chambre funeste. La porte était ouverte.

Au pied du lit gisait, chevelure blonde étalée sur les lames de bois grossières du plancher, la belle meunière, l’avant-bras coupé. Devant elle, dos rond, appliqué à son étrange besogne, le chat lapait doucement le sang qui avait coulé toute la nuit de la blessure.

La sorcière était morte. Dans les pupilles fendues du chat, levées vers lui un instant, le meunier ne lut rien. Il était devenu fou.

Antoine Mack